2. De l'innocence au burlesque
Achevé en 1883, le roman se déroule dans les années 1840, avant la « chute » de la guerre de Sécession. Twain idéalisait l'Amérique de son enfance qui, en dépit de sa violence et de son intolérance, croyait encore aux idéaux démocratiques à l'origine de la nation. Le trafic sur le Mississippi, colonne vertébrale de l'Amérique, incarnait selon lui l'harmonie édénique de l'homme et de la nature, la foi en l'égalité des chances face aux aléas du destin. Mais après la rupture de la guerre, la construction du chemin de fer et la fin de la frontière qui marquait encore une séparation entre l'Est « civilisé » et l'Ouest « ensauvagé », le rêve laissa place au règne de l'industrie et de l'urbanisation.
Comme le Mississippi, cette ligne frontalière faite d'eau et de boue, le roman mêle la poésie d'un regard pur et l'ironie ravageuse d'un chroniqueur. Lorsque Huck et Jim, nus au bord du fleuve, observent le lever du soleil, lorsqu'ils confondent les étincelles d'un bateau avec une pluie d'étoiles, l'harmonie de la vision recrée au niveau du style l'émerveillement du regard innocent que louaient les philosophes transcendantalistes. Mais c'est avec l'humour désespéré des pionniers de l'Ouest et la précision acérée d'un journaliste que Twain aborde la vanité et la violence des habitants sur les berges du fleuve. Derrière les piliers de bois peints comme des colonnes de pierre, derrière les costumes immaculés, les titres de noblesse, les sermons religieux, Twain dénonce les meurtres gratuits, la cupidité et la lâcheté des hommes.
Pour condamner cette violence omniprésente, Twain recourt volontiers au miroir déformant de la théâtralité et de l'humour. Ainsi, dans la deuxième partie du roman, deux escrocs vont usurper l'identité du dauphin Louis XVII de France et du duc de Bridgewater pour imposer leur loi à bord du radeau sur lequel naviguent les deux garçons. Les harangues, les spectacles, les fourberies des deux charlatans reflètent sur le mode burlesque l'hypocrisie et l'appât d […]
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