2. Un espace cubiste
La génération de Friedlander a connu une époque où la photographie était peu représentée au musée, où il n'y avait pas de galeries spécialisées, pas de marché, uniquement des petits formats en noir et blanc. La presse et quelques bourses permettaient de vivre. Aussi, le livre est devenu le moyen privilégié pour présenter son œuvre. « Comme l'appareil ne fait pas la différence entre un arbre et la forêt entière, dit Friedlander, je préfère le livre car il permet qu'on y revienne. » Le photographe a d'ailleurs été son propre éditeur pour quelques-uns de ses ouvrages.
Parmi ces livres, Maria (1992), petit objet émouvant, entièrement consacré à sa femme, avec des images qui courent de 1955 à 1991, traduisant l'évolution de la société américaine et annonçant l'esthétique du quotidien qui envahira la photographie. Car Friedlander saisit des absences de sujets. Il est d'ailleurs difficile de décrire ses images. On devine la rue, des vitrines, motels, drive-in, voitures, paysages de l'Ouest, intérieurs, nus froids, autoportraits. Par le jeu du reflet, l'espace et les objets sont réduits en fragments, dont la rotation rappelle la manière d'un kaléidoscope. Ces détails errant dans une composition aux directions multiples donnent à la photographie toute son originalité. Friedlander accolle des plans dissonants plutôt qu'il ne cherche une harmonie dans la perspective. La netteté obtenue dans la profondeur bouscule la lecture comme dans un tableau cubiste. « Le monde, affirme-t-il, est aussi désordonné que je le montre. » Dans ses autoportraits, on ne voit parfois que l'ombre, les pieds, la tête ronde, une silhouette menaçante. Friedlander est un observateur virtuose des signes urbains, dressant un portrait de la culture vernaculaire occidentale. Il est à l'opposé de l'humanisme poétique et sentimental de l'école française des années 1950 (Doisneau, Boubat, Izis, Ronis). Et loin de la satire sociale qu'incarne William Klein. Il s'inscrit dans une tradition documentaire bi […]
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