2. L'autorité rétablie
La pièce pourrait se terminer là. Mais le public sait qu'un cinquième acte est prévu, longtemps réfléchi, largement testé par Molière tout au long des cinq années de combat pour sa pièce. Le spectacle s'enrichit et s'accélère, et toute la famille revient sur le devant de la scène. Orgon délire, Tartuffe contre-attaque, fait feu de tout bois et gagne. Les spectateurs ont appris, à la fin du quatrième acte, qu'Orgon a donné tous ses biens à Tartuffe et qu'une cassette bien dangereuse a été déposée par un ami d'Orgon, Argas, un rebelle en fuite. Cette précieuse cassette est volée, comme dans L'Avare. Mais elle contient cette fois des papiers compromettants, en liaison avec le parti de la Fronde, et Orgon n'est pas Harpagon. Son désespoir n'est pas dû à sa passion de préserver ses biens, mais au danger qu'il y a à s'opposer au pouvoir royal. Le père impuissant est donc doublement perdu. L'objet de sa passion s'est révélé une illusion trompeuse. Et lorsque Tartuffe réapparaît pour le dénoncer comme ancien Frondeur non repenti, Orgon sombre corps et biens. C'est toute l'autorité des pères de famille qui s'effondre devant celle de la loi pervertie par l'imposteur.
Dès lors, seule une autorité plus forte – celle du roi – peut sauver l'ensemble de la famille de cet effondrement. Car le Prince, qui voit tout, a constaté l'horreur du traître faux dévot. Juste et bienveillant, il apparaît dans toute sa clarté au travers d'un exempt : c'est le coup de théâtre, et le pardon d'un roi tout-puissant. Orgon est sauvé, Tartuffe puni et le public conquis. L'équilibre naturel de la famille est enfin rétabli et la comédie traditionnelle reprend ses droits par l'annonce du mariage de Mariane et Valère. On a donc observé, dans cette pièce, l'irrésistible ascension du faux héros, la prise de contrôle du lieu, des âmes et du patrimoine, avant d'être rassuré. Mais l'intervention du roi n'est-elle pas à son tour une machine de théâtre ? Un coup de force merveilleux qui n'arrive malheureusement que sur les planches ?
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