Le 12 mai 1664, au dernier jour des Plaisirs de l'Ile enchantée, cette grande fête donnée dans les jardins de Versailles, Molière joua Le Tartuffe, ou l'imposteur, devant le roi. Dans cette comédie initialement en trois actes et qu'il remaniera ensuite, Molière s'était trop découvert en visant de prétendus faux dévots. Les vrais, – la compagnie du Saint-Sacrement, au premier chef –, s'y reconnurent et proclamèrent que l'auteur protégé du roi n'était qu'un irrespectueux libertin. Le roi hésita, mais plia devant un parti en déclin dont il attendait la disparition prochaine, comme celle de sa mère Anne d'Autriche (1666), qui le soutenait. La pièce fut donc interdite.
C'était le début d'une affaire qui dura cinq ans, entrecoupée d'attaques virulentes contre Molière et de placets pour sa défense, scandée par Dom Juan (1665), et par d'autres rebondissements. La seconde version de Tartuffe est jouée l'été de 1667 au théâtre du Palais-Royal : Tartuffe y est nommé « Panulphe » et son habit, religieux en 1664, devient laïque, mais reste austère et dévot. Nouvelle interdiction. Il faudra attendre 1669, après de nombreuses lectures et représentations privées, pour que, le 5 février, Molière triomphe enfin officiellement au Palais-Royal. Ces cinq années sont au centre de la production dramatique de Jean-Baptiste Poquelin, et l'on a cru d'ailleurs un peu vite qu'il s'en était repenti, une fois l'interdiction levée, en abandonnant son athéisme de combat. Il semble au contraire que Molière n'ait jamais abdiqué, ni baissé de ton, ni évidemment renié son libertinage philosophique.
1. Dans l'attente du « dévot personnage »
Le rideau se lève sur l'irruption tumultueuse d'une famille en désordre, comme emportée dans un carnaval terrible mené par un absent. Car Tartuffe ne vient pas. On en parle, on le décrit avec minutie, on l'admire, on le hait, on le craint, mais personne ne le voit encore. Le père entre. C'est Orgon alors interprété par Molière. Bouleversée, sa famille le voit soumis à une […]
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