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LE SANG NOIR, livre de Louis Guilloux

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2.  Le roman de la conscience malheureuse

À la fois tragédie classique à la française, avec son unité de temps, de lieu et d'action, et scène de la vie de province, Le Sang noir a les apparences d'un roman de tradition, dans le droit fil de Balzac et plus encore de Flaubert, dont il semble avoir hérité le sens du grotesque triste. À l'instar de Madame Bovary, il se veut le procès de la bêtise et de la méchanceté des notables, dont Cripure est le procureur : ce dernier rédige une Chrestomathie du désespoir, où il entend « nettoyer la terre de toute cette bande d'aigrefins et de ganaches ».

Derrière cette apparence, le roman possède une singularité telle que Gide avait la sensation d'« y perdre pied ». En étirant la durée réelle de l'action, en enfermant ses personnages dans l'enceinte d'une ville (Cripure y est « une grosse mouche prisonnière bourdonnant contre une vitre »), Guilloux fait naître un univers étrange où toute chose, grossie, déformée, devient caricature. Par ailleurs, Le Sang noir accorde une place inusitée à la parole des personnages. À travers leurs dialogues ou leurs monologues intérieurs, ceux-ci se caractérisent avant tout par la spécificité de leur langage, dont témoigne le discours ampoulé de Nabucet ou le parler fruste de Maïa, la compagne de Cripure.

Cette prépondérance des conversations et du « dialogisme » n'est évidemment pas sans évoquer Dostoïevski. On a d'ailleurs dit du Sang noir qu'il était le plus russe des romans français. Du roman russe, il retrouve en effet, outre le désespoir et une certaine outrance, les personnages un peu déjantés, cachant leur fêlure sous la respectabilité. Éprise de son jeune locataire Kaminsky, la digne Madame de Villaplane épie celui-ci à travers un trou pratiqué dans le plafond de sa chambre. N'ayant pu prendre le train pour Paris, afin de tenter de sauver la vie de son fils, Marchandeau erre toute la nuit dans les rues, sa valise à la main.

S'inspirant librement de son propre professeur de philosophie, Georges Pala […]

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