Dans Vendredi, ou les Limbes du Pacifique, son premier roman paru en 1967, Michel Tournier (né en 1924) avait « réécrit » l'histoire de Robinson Crusoé, donnant au mythe forgé par Daniel Defoe une dimension philosophique et l'ajustant à des interrogations plus contemporaines. Le Roi des aulnes pour sa part, prix Goncourt en 1970, emprunte son titre à l'un des poèmes les plus célèbres de Goethe, immortalisé par la musique de Schubert, qui est une variation sur le thème légendaire du monstre ravisseur d'enfants en même temps que l'illustration d'un certain imaginaire germanique. L'histoire d'un ogre entrecroisant un moment celle de l'Allemagne, telle est la trame de ce roman touffu et complexe qui fait revivre certaines des pages les plus tragiques du xxe siècle en les reliant à quelques unes des figures fantasmatiques les plus profondément ancrées dans notre inconscient collectif.
L'ogre du roman, personnage central et parfois narrateur, c'est Abel Tiffauges, un être solitaire et marginal, physiquement hors du commun avec son mètre quatre-vingt-onze et ses cent dix kilos, propriétai […]
