2. Une phrase musicale
L'écriture de Gracq creuse un présent qui refuse tout développement. La phrase s'étire, se défiant de toute rythmique, sincère et vulnérable quand elle dit ce qui n'arrive pas, obsédante, riche, selon Michel Murat, de « rosaces d'images » et de « glacis d'épithètes ». Pour mieux préparer l'événement à venir, la parole circule, ondule, instaurant une musicalité qui fuse vers les hauteurs, scandant la marche pudique d'Aldo vers la lumière. La voix charnelle raconte la terre ensommeillée, l'adhésion du jeune homme au monde qu'il contemple. Mais une fois aperçues les pentes lumineuses du Tängri et lancés vers le ciel les trois coups de canon qui imposent le retour, Aldo est désarmé ; la phrase restée en suspens retombe. La poésie de l'attente se dissout dans la réflexion. Le monde est né d'une déchirure. Il faut repartir du fond de l'obscurité, la mémoire retrouvée convoque ce qui était perdu et redonne voix à l'ombre. La guerre allait reprendre. « Un écho dur éclairait longuement mon chemin et rebondissait contre les façades, un pas à la fin comblait l'attente de cette nuit vide, et je savais pour quoi désormais le décor était planté. »
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