2. Une esthétique de la chute
L'épopée est complexe et foisonnante ; elle donne du dogme biblique une interprétation riche et originale, ce qui a d'ailleurs valu à Milton d'être parfois taxé d'hérésie. Ainsi le spirituel est servi par une sensualité omniprésente : au Paradis règne le plaisir de tous les sens et la sexualité, loin d'être esquivée, est bien présente avant comme après la Chute. Le poème met en œuvre une esthétique profondément baroque, notamment dans la représentation d'un univers en constante métamorphose, où les choses et les êtres sont perpétuellement en mouvement. La métamorphose de Satan en serpent, au livre X, est à cet égard particulièrement mémorable ; une seule phrase sinueuse et précise qui épouse les contorsions du corps en mutation nous mène des sensations confuses de Satan, incapable de contrôler la transformation, au simple constat extérieur : « ... ses bras se collèrent à ses côtés, et ses jambes s'entrelacèrent l'une dans l'autre, jusqu'à ce que Serpent monstrueux il tombât étendu sur le ventre » (X, 512-514).
Les points de vue dans le texte s'enchaînent à une vitesse vertigineuse, dans un constant mouvement de va-et-vient entre survol cosmique et gros plan sur un objet. Le poème nous décrit un univers en devenir, spatialisé – comme dans la peinture d'un Rubens – selon un axe vertical, comme pour mieux illustrer le thème obsédant de la chute, qu'il s'agisse de celle, bien physique, des anges rebelles précipités vers l'Enfer ou de celle des hommes.
L'unité profonde du texte réside avant tout dans la réflexion sur le libre arbitre et l'obéissance. Satan voit dans l'autorité divine une tyrannie et son acte de désobéissance est une rébellion d'ordre politique et spirituel. Pour les romantiques, il a ainsi pu incarner un être maudit, digne d'admiration pour son courage absolu, et le portrait qu'en dresse Milton n'est pas sans séduction. Ainsi dans un monologue du livre IV, il nous le montre tiraillé entre l'angoisse de l'abjection et la tentation de la r […]
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