En 1910, le symbolisme, qui vingt années durant a dominé la poésie russe, se reconnaît en crise : étouffé par ses propres mots d'ordre, affaibli par ses dissensions internes, il dissout son organe principal, La Balance, et cède le terrain à un ensemble de groupes littéraires nouveaux, qui tous appellent à un renouveau du verbe poétique. Les « futuristes » russes sont les plus virulents. Leur manifeste de 1913 proclame une libération radicale à l'égard des contraintes poétiques du passé, à l'image d'une révolution picturale à laquelle ils sont étroitement liés. « Cubo-futuristes », ils bousculent l'ordre traditionnel de la représentation, et promeuvent une esthétique libératrice qui bouleverse les hiérarchies. Dans les thématiques, la ville, bruyante et artificielle, se substitue à la nature. Le sujet lyrique se désacralise et s'abaisse, en même temps qu'il se met en scène et se carnavalise dans la poésie et dans la vie.
1. Une révolution du langage poétique
La figure de proue de cette nouvelle esthétique est le jeune Vladimir Maïakovski (1893-1930), cosignataire, avec Viktor Khlebnikov (1885-1922), du manifeste Gifle au goût public. Dès son premier recueil de 1912, Moi !, les traits essentiels de sa poétique sont en place : défi lancé au stéréotype, hyperbolisme, « rugosité », ébranlement du système classique de la versification russe, ruptures rythmiques, esthétique du contraste, heurt du concret et de l'abstraction dans un système d'images entièrement renouvelé.
Très vite, Maïakovski se tourne vers le « long poème » narratif, seul capable par son ampleur d'étreindre dans sa dimension cosmique le monde du poète des temps nouveaux. Il faut le poème pour donner forme à un affect lyrique démesuré, à un désir géant, qui veut s'exprimer « à pleine voix ». Après Vladimir Maïakovski Tragédie (1913), le second essai de « grande forme » sera Le Nuage en pantalon, « deuxième tragédie du poète Maïakovski ».
Conçu dès 1913, originellement intitulé Le Treizième Apôtre, le poème est terminé au […]
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