Il n'existe probablement pas d'ouvrage qui aura fait davantage que Le Merveilleux Voyage de Nils Holgersson à travers la Suède (1906-1907) pour nous donner à connaître et aimer, non seulement la Suède, mais la Scandinavie dans son ensemble. Le Nord tout entier se résume dans les aventures du petit Nils juché sur le dos de son jars. On prendra garde toutefois que, au-delà des images figées, une leçon autrement profonde se dégage de ces pages de la romancière Selma Lagerlöf (1858-1940)
, qui fut la première femme à obtenir le prix Nobel de littérature.
Selma Lagerlöf Selma Lagerlöf fut, en 1909, la première femme à recevoir le prix Nobel de littérature.
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1. Un voyage initiatique
Le petit Nils Holgersson est un polisson qui vit dans une ferme. Par punition, le voilà métamorphosé en nain et condamné à vivre parmi les animaux. Il trouve, par chance, un jars sauvage sur le point d'entreprendre sa migration saisonnière et qui lui propose aimablement de l'emporter dans son vol : « Le décollage fut si rapide que le garçon en eut le vertige. Et avant même d'avoir l'idée de lâcher le cou du jars, il se trouva si haut que toute chute aurait signifié la mort. Tout ce qu'il pouvait faire pour améliorer sa situation, c'était d'essayer de rejoindre le dos du jars. Ce qu'il entreprit comme il put mais non sans peine. » Les voici survolant la Suède tout entière, en admirant et présentant au passage les lieux, les villes et les gens, non sans devoir résister aux fourberies et aux attaques d'un méchant renard, Smirre, qui les traque. Toutes sortes de péripéties se succèdent, à la faveur desquelles Nils se rend compte de ses erreurs passées et se jure de devenir meilleur : il n'en faut pas davantage pour que le charme cesse. Revenu à sa ferme natale, le petit bonhomme retrouve à la fois une taille normale et l'affection de tous.
2. Une morale rousseauiste
Il ne suffit pas de rappeler que Selma Lagerlöf relève du grand courant littéraire, dit « vitaliste », qui connaîtra une belle fortune dans le Nord en raison de la symbiose qui s'établit entre la nature et les hommes. Il convient de rappeler aussi que la romancière suédoise avait lu avec soin l'écrivain anglais Rudyard Kipling (1865-1936), son contemporain exact, dont elle partageait spontanément la même vision de la vie.
Il faut aussi souligner, chose qui est rarement faite, que ce livre ,appelé à connaître un immense succès, fut initialement un ouvrage de commande. Avait été publié en France, en effet, afin de proposer aux enfants des écoles une souriante initiation à la connaissance de la géographie physique et humaine de leur pays, un ouvrage qui fut tellement populaire qu'il est encore réédité de nos jours, Le Tour de la France par deux enfants, de G. Bruno (alias Mme Augustine Fouillée, 1871). C'est sur ce modèle que les autorités suédoises commandèrent à Selma Lagerlöf, romancière célèbre depuis une bonne dizaine d'années et qui exerçait aussi le métier d'institutrice, un livre de ce genre. Selma ne se fit pas prier et inventa le petit Nils Holgersson, qui a donné lieu à toutes sortes d'adaptations.
Mais on se gardera bien de réduire cet ouvrage à un simple livre de contes joliment troussés avec ses lutins, ses nains, ses animaux, agrémenté de contes populaires dont certains sont de l'invention de l'auteur, tandis que d'autres appartiennent au répertoire immémorial de la Suède ou du Nord en général. En bonne Scandinave, Selma Lagerlöf entendait dégager une leçon que l'on ne dit pas toujours : c'est au contact de la nature, en vivant intimement avec les animaux, que Nils redevient « bon », illustration d'un thème rousseauiste qui a toujours eu beaucoup de faveur dans le Nord. De plus, la veine nationaliste n'est pas ici, contrairement à ce que l'on pourrait craindre, excessive. Enfin, cette moraliste, d'obédience luthérienne, reprend le thème profond du livre qui l'avait imposée à la critique (La Saga de Gösta Berling, 1891) : seul le travail apporte le bonheur, ainsi que la fidélité à nos racines.
Il faut insister enfin sur le prodigieux talent de conteuse de Selma Lagerlöf. Si les splendides images du Nord et les évocations de la vie animale sont admirables, il reste que, sans cette magie du verbe, l'ouvrage n'aurait pas le prestige incontestable qu'il exerce.
Régis BOYER
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