2. Le conseiller du prince
Ce quatrième livre n'a pas le même statut que les autres. Il oblige à relire le texte à partir du début, parce qu'il lui confère un autre sens. La conversation – et le courtisan avec elle – court le risque de sombrer dans une mondanité futile et, pis encore, de participer de cette « corruption » qui a précipité l'Italie dans le drame de la servitude, sous les coups des envahisseurs français, suisses, allemands ou espagnols. Le Livre du courtisan reste toujours contemporain de ces guerres d'Italie, commencées en 1494, qui en constituent l'arrière-plan tragique. Le dernier livre sert justement à lutter contre la corruption des temps présents et contre la présence de la mort. En gouvernant ses passions, le vieux courtisan amoureux montre qu'il est capable de devenir l'égal des philosophes et l'indispensable mentor des princes. Dès lors, la « grâce » (grazia), « règle universelle » posée dès le début du premier livre, qui doit imprégner tout acte et toute parole du courtisan n'est pas purement formelle ; dès lors, la sprezzatura (I, 26), détachement apparent, refus radical de l'« affectation », art suprême de cacher l'art, qui doit marquer chaque instant de la vie du courtisan, n'est pas de la désinvolture. Grazia et sprezzatura permettent au courtisan d'être reconnu et écouté par son seigneur quand il lui « dit la vérité », ce qui reste son but ultime. La « performance » du courtisan au sein des salons de la cour mondaine fonde du même coup sa légitimité à être porteur d'une parole utile socialement et pertinente philosophiquement dans le secret du cabinet ; bref, elle confère un sens à son existence et donne un horizon éthique à son action, qui se déploie dans la cour et au-delà. Du même coup, la dissimulation par Castiglione de ses innombrables citations de Cicéron, Plutarque, Horace, Quintilien ou Ovide relève moins d'un cryptage des lieux communs que de la conviction de l'actualité de leur propos. L'ouvrage donne une nouvelle vie à la tradition des vertus antiques, en se posant comme un des piliers possibles d'un nouveau classicisme : « C'est pourquoi il est nécessaire que notre courtisan soit précautionneux dans tous ses actes, et qu'il accompagne toujours de prudence ce qu'il dit ou fait ; que non seulement il se mette en peine d'avoir en lui des qualités particulières excellentes, mais qu'il ordonne et dispose sa manière de vivre de telle façon que le tout corresponde à ces parties, et qu'il veille à n'être jamais discordant avec lui-même, mais qu'il fasse un seul corps de toutes ses bonnes qualités. »
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