2. Un roman de la décadence
Le Guépard n'est pas véritablement un roman historique ; sur ce seul critère, il ne vaut pas Les Vices-Rois (1894) de Federico De Roberto (1866-1927) qui a mieux décrit la manière dont l'aristocratie sicilienne a réussi à conserver son pouvoir après la chute des Bourbons. Lampedusa ne cherche pas à nous restituer le cours de l'Histoire, puisqu'il procède de manière discontinue, avec des sauts dans le temps : chaque chapitre est un tableau en soi, riche de significations, et qui séduit pour lui-même.
L'auteur était conscient de composer des scènes cinématographiques. Luchino Visconti n'a pas résisté à la tentation d'adapter l'œuvre à l'écran (Le Guépard, 1963), non seulement parce qu'elle s'y prêtait, mais parce qu'une forte affinité liait le romancier et le cinéaste : ces deux aristocrates étaient fascinés par le thème de la décadence ; un terme qui renvoie au déclin de leur classe, mais aussi tout simplement au déclin de l'âge qui terrasse le prince Salina, un être qui fut grand et qui à la veille de la mort est fasciné par la jeunesse, l'ardeur de Tancredi et d'Angelica. C'est cette dimension humaine et philosophique, cette résonance entre destinées individuelles et civilisations mortelles (toutes celles qui se sont succédé en Sicile et n'ont laissé que de superbes ruines), cette symbiose entre une phase historique de transition et l'adieu à la vie d'un vieil homme qui nous valent un roman psychologique attachant.
Malgré la discontinuité chronologique, l'unité du récit est préservée par le sentiment profond du temps cyclique où l'homme, fût-il un prince, ne fait que passer, tel un météore, dans cette « immense horloge cosmique » qui fascinait Tomasi, lecteur de Virginia Woolf : « L'immuable variété des saisons souligne la changeante identité des générations », notait-il. En cours de rédaction, pour mieux en fixer le décor, l'auteur du Guépard, s'inspirant de Stendhal et de Proust, s'est remémoré dans un court texte, I luoghi della mia prima infanzia, ses séjours dans la demeure seigneuriale de Santa Margherita, transposée dans le roman en Donnafugata. On comprend mieux alors que la poésie de l'évocation provient de l'aura fabuleuse des souvenirs d'enfance (y compris les lectures) où l'Histoire se réduit à quelques tableaux légendaires. Le Guépard exprime essentiellement la nostalgie tacite d'un âge d'or, ce qui n'exclut pas la lucidité d'un regard qui ne cultive pas les regrets mais a quitté ce monde sans croire aux lendemains qui chantent.
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