La publication du Guépard, un an après la mort de son auteur, a révélé au pulic européen un inconnu. Hormis trois articles de jeunesse, Giuseppe Tomasi di Lampedusa (1896-1957) n'avait rien publié de son vivant. Cet aristocrate sicilien a essentiellement consacré sa vie à se cultiver ; grand amateur de littératures française et anglaise, il a néanmoins communiqué sa passion à un petit cénacle, parmi lesquels le jeune Francesco Orlando à qui il dicte une partie du Guépard en 1955 et 1956. Les éditeurs Mondadori, puis Einaudi, à la suite d'un avis négatif du romancier Elio Vittorini, refusent le manuscrit. L'écrivain Giorgio Bassani l'apprécie et parvient à le faire éditer chez Feltrinelli en 1958. Le roman obtient le prix Strega et connaît un grand succès de librairie en Italie puis à l'étranger, ce qui suscite de vives controverses, certains critiques progressistes (à l'exception d'Aragon) dénigrant son idéologie conservatrice.
1. Une fresque désabusée
Le Guépard offre en effet une interprétation désabusée d'un épisode ordinairement présenté comme glorieux du Risorgimento, à savoir la conquête de la Sicile par les Chemises rouges de Garibaldi, en 1860. Émissaire de Victor-Emmanuel II, premier souverain de l'Italie unifiée, le sénateur Chevalley ne parviendra pas à convaincre le prince Salina que le cours nouveau de l'Histoire puisse tirer l'île de son sommeil éternel. « Toutes les manifestations siciliennes sont des manifestations oniriques, même les plus violentes : notre sensualité est désir d'oubli, nos coups de fusil ou de couteau désir de mort ; désir d'immobilité voluptueuse, c'est-à-dire encore de mort, que notre paresse. » Au temps des lions et des guépards, succédera, selon cet emblématique Guépard, le temps des chacals et des hyènes.
Ce vieil aristocrate, qui porte le prénom stendhalien de Fabrizio, s'intéresse davantage aux mouvements des planètes qu'aux péripéties politiques, alors que son séduisant neveu Tancredi participe par opportunisme aux combats des gar […]
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