« En traçant aujourd'hui sur le papier la première de ces lignes de prose, je suis parfaitement conscient du fait que je porte un coup mortel, définitif, à ce qui conçu au début de ma trentième année comme alternative au silence, a été pendant plus de vingt ans le projet de mon existence. »
Le Grand Incendie de Londres de Jacques Roubaud (né en 1932), dont le premier volet a paru en 1989, est l'une des entreprises majeures de la littérature française contemporaine, à la charnière des xxe et xxie siècles. Jacques Roubaud s'était consacré dès les années 1960 à un triple projet, concernant les mathématiques et la poésie. Pour lui, « le Projet de poésie devait être associé à une réflexion sur les éléments constitutifs de la poésie en langue française (histoire de la poésie : la „biographie“ de l'alexandrin), sur l'étude de quelques formes poétiques privilégiées, comme le sonnet ou le tanka japonais et sur des principes généraux, essentiellement le nombre, le mètre et le rythme (théorie de Pierre Lusson). Le premier moment de sa construction s'était inspiré du jeu de go. Le Projet de mathématique était centré sur la topologie, et une combinatoire algébrique, toutes deux inspirées de la théorie des catégories » (« Des mondes : Projet, récit », in Brouillons d'écrivains, B.N.F., 2001).
1. L'art de la mémoire
Un roman devait accompagner ce projet, en constituant le troisième volet : Le Grand Incendie de Londres. Ce titre est lié à un rêve fait en 1961 : « Dans ce rêve, je sortais du métro londonien. J'étais extrêmement pressé, dans la rue grise. Je me préparais à une vie nouvelle, à une liberté joyeuse. Et je devais élucider le mystère, après de longues recherches. Je me souviens d'un autobus à deux étages, et d'une demoiselle (rousse ?) sous un parapluie » (« Des mondes : Projet, récit », ibid.). L'échec des deux autres projets allait entraîner l'abandon du roman initial qui aurait été la machine narrative idéale, un objet participant de l'utopie textuelle.
En 1979, Jacques Roubaud dresse le bilan de dix-se […]
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