2. Le récit d'un acheminement
On a pu reprocher au Culte du Moi son hétérogénéité : mais si les trois livres diffèrent profondément par leur facture et leur contenu idéologique, c'est qu'ils retracent une évolution qui confère précisément à l'ensemble son unité. Sur le plan formel, Sous l'œil des barbares est une œuvre atypique, écrite à la troisième personne du singulier mais très peu narrative, qui juxtapose de manière assez audacieuse des scènes ou tableaux de la vie intérieure du « personnage » et, en contrepoint, des « concordances », récits factuels rapportant « les besognes que, pendant ses crises sentimentales, il menait dans le monde extérieur ». Pour autant, le refus du romanesque, l'hermétisme, le style extrêmement contourné, le mélange de lyrisme et d'ironie, et, d'une façon générale, le dandysme tout baudelairien (on trouve notamment des références à Fusées et Mon Cœur mis à nu) témoignent exemplairement de la crise esthétique et morale de cette « fin de siècle ». On peut comprendre, rétrospectivement, qu'une génération ait pu se reconnaître dans une telle « œuvre-limite ». Le retour au romanesque, d'abord prudent et comme subreptice (Un Homme libre), puis plus franchement affirmé (Le Jardin de Bérénice), en même temps que les changements de style (la précision d'une analyse froide et distante dans Un Homme libre, le lyrisme retenu dans Le Jardin de Bérénice) démontrent qu'entre 1888 et 1891, durant cette période brève mais formatrice, l'auteur a mûri, quittant progressivement une « adolescence un peu fiévreuse et ingrate » (Albert Thibaudet) pour la maturité d'une écriture moins « artiste », à la fois plus classique et peut-être plus authentique.
Cette évolution littéraire fait écho à une formation à la fois idéologique et psychologique qui est l'enjeu même du Culte du Moi : « J'ai fait de l'idéologie passionnée. On a vu le roman historique, le roman des mœurs parisiennes ; pourquoi une génération dégoûtée de beaucoup de choses, de tout peut-être, hors de jouer avec […]
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