2. Un dispositif pour mettre mal à l'aise le spectateur
Ce film, l'un des plus âpres et des plus puissants du cinéma français, fut en même temps l'un des plus détestés. Ambigu, apparemment « nataliste » et vertueux, en cela conforme aux valeurs de l'époque, il cherche à créer le malaise.
À la base, la structure est celle d'un roman d'Agatha Christie, qui aurait pu donner naissance à un film léger, sur le thème de « qui est le coupable ? ». Personnages pittoresques, notables locaux, soupçon généralisé, le petit monde de la sous-préfecture est croqué comme celui des romans policiers à énigme. Mais le film introduit dans ce cadre rassurant des éléments pervers – notamment par la crudité du langage, inédite à l'époque, et l'audace du thème (l'avortement). Il met en relief une question qui hante l'histoire du cinéma français : celle du basculement du langage entre le parler châtié des « gens bien » et la tentation de l'ordure et de la vulgarité.
Le principe est que, fussent-elles innocentes, toutes les personnes qui reçoivent les lettres sont salies et contaminées par leur ignominie. Le film, très habilement, donne à lire au spectateur des propos ou des mots « crus » (comme « putain »), que les personnages ne sauraient, selon les codes de l'époque, prononcer. Le dénonciateur prend soin de réserver ses flèches à un nombre limité d'individus respectables, des notables et ceux qui les servent. Les femmes sont soit des frustrées (Marie Corbin), des « saintes-nitouches », soit de fausses vertueuses (Laura Vorzet), soit des « grues » (Denise), soit, enfin, de toutes jeunes filles perverses et voyeuses (Rolande). Tandis que les hommes sont des cyniques ou des ganaches, vaniteux ou intéressés. Quant au peuple, presque absent du film, représenté par trois paysannes et une foule muette dans la rue, il est supposé être tenu à l'écart des vices que dénonce le Corbeau, et appeler comme seule punition le lynchage. La figure de la mère en long voile noir, que l'on voit s'éloigner librement après sa vengeanc […]
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