2. Mémoires du Sud
Le Bruit et la fureur est une œuvre majeure de la fiction contemporaine. En multipliant les points de vue sur une même situation, elle montre que les visions subjectives constituent autant de mythes à usage privé : d'indispensables fictions. Cette forme d'écriture a séduit les lecteurs et les critiques intéressés par une approche psychanalytique du langage ; elle se prête aussi à la déploration des fautes collectives, notamment le péché originel du Sud : l'esclavage, déplacé et perpétué dans un nouveau mode d'oppression économique, celui de la ségrégation. Quant aux rêves incestueux qui hantent Le Bruit et la fureur, ils font symboliquement écho aux rêves d'endogamie qui hantent la communauté blanche du Sud des États-Unis, soucieuse d'éviter le mélange des sangs, de rester « entre soi ».
Comme tous les romans polyphoniques de Faulkner (Tandis que j'agonise, 1930 ; Absalon ! Absalon !, 1936), Le Bruit et la fureur constitue un modèle d'écriture aussi précieux qu'intimidant pour les écrivains soucieux de saisir ensemble mémoire individuelle et mémoire collective. Qu'il s'agisse de traumatismes individuels ou de violences collectivement infligées et subies, toutes les traces en sont relevées dans l'« archéologie » faulknérienne, qui a inspiré des écrivains aussi différents que Claude Simon, Pierre Michon ou Pierre Bergounioux en France, Gabriel García Márquez ou Mario Vargas Llosa en Amérique du Sud ; aux États-Unis, on en retrouve l'influence, entre autres, chez William Styron, Toni Morrison, Ernest Gaines ou encore Jim Harrison.
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