2. « Tristram Shandy »
Lorsque paraît Tristram Shandy, Defoe, Richardson et Fielding avaient imposé au roman anglais forme, thèmes, structure et personnages. On savait conduire un récit, nouer une intrigue, régler les rapports des personnages entre eux, donner à la fiction couleur de réalité, et, au sein d'un univers romanesque bien ordonné, établir quelques solides principes devant régler la conduite des hommes.
Voici que Tristram Shandy surgit pour semer la confusion. Il n'y a pas une histoire, mais des histoires dont on n'entrevoit jamais la fin ; il n'y a pas de conflits, ni passionnels, ni d'intérêt, entre les personnages, qui parlent de tout et de rien sans jamais se comprendre, semble-t-il ; le narrateur (Tristram) prétend raconter sa vie, mais il s'attarde sur son existence prénatale (si l'on peut dire), et quatre volumes s'écoulent avant qu'il ne vienne au monde. Il promet de nous faire part de ses « opinions » ( ?), mais il nous faut accepter aussi celles des autres membres de sa famille, du père Shandy, en particulier, qui retiennent l'attention bien plus longtemps que les siennes propres. Pourtant, ce narrateur a quarante ans passés, et, à ce rythme, ce qui lui reste de vie ne suffirait pas à raconter son « histoire » – mais quelle histoire ? Il faut connaître, avant la sienne, celle de son père Walter, celle aussi de son oncle Toby, dont un épisode retient particulièrement son attention : celui de la blessure à l'aîne qu'il reçut au siège de Namur, dont la centralité fut déterminante et les conséquences incalculables. La chronologie des faits est aussi capricieuse que le déroulement des incidents, l'un et l'autre rebelles à la prédétermination logique, et, pourtant, elle peut se reconstruire par un effort de la mémoire et de la raison raisonnante qui finissent par découvrir une structuration dans ce qui est, à l'évidence du premier regard, la culmination du désordre et la perversité du paradoxe.
Le récit est constamment rompu par des digressions apparemment f […]
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