Autant que par son organisation politique et l'appareil de ses lois, l'Empire romain s'est imposé à nous par la puissance de son rayonnement spirituel. Pierre Grimal écrit à son propos : « C'est lui qui, en Occident, ouvrit d'immenses régions à toutes les formes de la culture et de la pensée et qui, en Orient, permit aux trésors de la spiritualité et de l'art hellénique de survivre et de conserver leur vertu fécondante » (La Civilisation romaine, 1960). De fait, si unité il y eut, elle fut d'abord rendue possible par la présence et la circulation, sur une surface de 5 millions de kilomètres carrés, d'une langue et d'une écriture. Et cela à travers des œuvres, bien sûr, mais aussi des inscriptions lapidaires présentes dans les espaces stratégiques des cités. C'est en ce sens qu'on peut dire que le latin – et la civilisation qu'il représentait avec lui – a très vite quitté son foyer d'origine. Il s'est en quelque sorte décontextualisé pour mieux se rendre universel. Si bien que, après l'effondrement de l'Empire en 476, c'est tout naturellement que la chrétienté est venue reprendre à son compte cette puissance d'universalité.
Le monde latin nous lègue bien sûr des œuvres. Il nous lègue aussi davantage et bien autre chose que cela : une tradition à laquelle se confronter, avec laquelle dialoguer. La Renaissance, le classicisme et la querelle des Anciens et des Modernes, la notion même d'humanités qui, dès la fin de la Révolution française, a inspiré la constitution d'un enseignement qui permettrait la transmission d'un savoir mais aussi d'une pensée, sont autant de moments forts de ce dialogue, avec cette idée centrale qui veut que ce ne soit que par le détour de l'antérieur que chacun de nous accède à ce qui lui est propre. Et quel « antérieur » ! Il touche à la poésie à travers Virgile, Horace ou Catulle, à la philosophie à travers Lucrèce, à l'encyclopédisme à travers l'Histoire naturelle de Pline l'Ancien, à l'histoire avec Suétone et Tacite. De Cicéron à Quintilien, il se fait rhétorique, éloquence, c'est-à-dire art de la parole. Lorsqu'il rencontre le christianisme, il devient Vulgate – cette traduction en latin de la Bible qui jouera un rôle plus que notable dans l'expansion planétaire du christianisme. De même, cette puissance de métamorphose, après avoir irrigué une grande partie de la poésie européenne (chez Pétrarque, par exemple) et avoir permis la réinvention du théâtre à partir des tragédies de Sénèque et des types sociaux imaginés par Plaute, se poursuivra dans les corpus scientifiques et philosophiques, et cela jusqu'au xviie siècle. Enfin, il faut souligner que l'influence du modèle latin ne se tarit pas avec l'émergence des langues nationales. Au contraire, celles-ci ne trouveront à se définir et à se développer que dans une permanente disputatio avec leur grand ancêtre.
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