6. Où l'art devient culture
Pendant les dernières années du règne d'Auguste (qui se termine en 14 apr. J.-C.), il se fait, à Rome, un grand silence dans le domaine des lettres. Virgile, Horace éblouissent. Quelques grands poèmes encore sont écrits, comme le De morte de Varius, un épicurien épigone de Lucrèce, et des tragédies, probablement récitées devant un public restreint plutôt que jouées au théâtre. C'est à ce moment qu'une sorte de débat s'engage, entre la poésie et la prose : la prose, c'est-à-dire l'éloquence ; la poésie, en fait la tragédie. Que vaut-il mieux pratiquer ? Le problème sera résumé par Tacite, dans le Dialogue des orateurs, à la fin du ier siècle après J.-C. : l'éloquence est l'arme des délateurs, elle est teintée de sang et ne donne plus la vraie gloire. La poésie permet une vie tranquille et procure de délicats plaisirs. On trouve donc, d'un côté, le goût traditionnel de l'action, de l'autre la tentation du jeu.
La prose oratoire, nous l'avons dit, était enseignée par les rhéteurs. Un livre de Sénèque le Père nous introduit dans la vie de leurs écoles, avec ses Suasoriae et ses Controverses, qui fournissaient aux jeunes gens des développements « préfabriqués », pour conseiller ou pour défendre devant les juges. Le manuel de Quintilien, l'Institution oratoire, bréviaire des professeurs depuis le temps des Flaviens, résume à lui seul l'esprit universel de cette culture orientée vers une littérature orale, que l'on peut regarder comme la somme d'une expérience commencée au ve siècle avant J.-C. avec les rhéteurs siciliens, poursuivie dans l'Athènes du ive siècle, systématisée enfin dans la pratique romaine depuis le début du iie siècle.
La prose écrite – véritable littérature, au sens où nous l'entendons – vit alors essentiellement par l'historiographie, qui connaît une grande vogue, et sert de refuge à la réflexion politique : c'est ainsi que les Annales de Cremutius Cordus furent brûlées, sous Tibère, parce qu'elles critiquaient trop vivement le régime impérial. Au contraire, l'Histoire de Velleius Paterculus, ami de Tibère, est un panégyrique trop visible de ce même régime et du prince. […]
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