2. L'expérience des limites
Europa (1991) n'est « ni un film sur l'Allemagne ni un film sur l'Europe » rétorque Lars von Trier à un journaliste, avant d'ajouter : « Un film ne parle de rien. » Ici, en effet, l’usage, perdu depuis longtemps, de « transparences » n’est pas une simple figure de style. Les décors, à l’arrière-plan, semblent servir à propulser Kessler (le héros du film est interprété par Jean-Marc Barr), ils le poussent vers nous : le petit contrôleur du train est d’emblée confiné dans un espace réduit à l’intérieur de l’écran. Dans cette histoire close sur elle-même, au noir et blanc un peu brun, Kessler est une figure, non pas un personnage (si ce n’est le spectateur générique), pourvue, au même titre que les épanchements de couleur vive et chaude (comme la flaque de sang qui se répand), d’un fort potentiel émotionnel.
Ce ne sont ni les idéologies (Europa), ni la violence meurtrière (The Element of Crime), ni la maladie (The Kingdom, présenté en 1994 au festival de Venise, et Breaking the Waves, à Cannes en 1996, ses films les plus impressionnants) qui passionnent Lars von Trier, mais le rapport de force que le cinéma peut exercer à l’égard de celles-ci. Le cinéma de Lars von Trier crée et force une intimité avec l'autre – qu’il soit spectateur, criminel, malade, naïf... – et concrétise chaque fois un point de vue singulier. Celui de Mme Drusse, par exemple, la vieille dame spirite qui se fait hospitaliser afin de dialoguer avec les esprits des morts de l'hôpital, ou celui de Helmer, l'odieux médecin suédois qui proclame chaque jour sa haine des Danois, pour ne citer que deux personnages parmi ceux qui peuplent The Kingdom, tous enfermés dans une proximité du corps et de l'esprit avec la mort, la maladie et la folie.
L'expérience du cinéaste selon Lars von Trier consiste, au-delà du laboratoire, en un compagnonnage avec l'humanité, ses failles, ses ruptures, ses croyances individuelles. En témoigne son splendide Breaking the Waves, qui montre jusqu'où mène la foi, […]
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