3. Une hiérarchie cachée : poésie et peinture en leurs prérogatives
Ce fonctionnement différencié de l'imagination en peinture et en poésie explique le rapport hiérarchique qui les régit souterrainement. Certes, l'auteur du Laocoon n'avoue d'autre ambition que celle de tracer une ligne de partage stricte entre ces deux arts. Mais il est clair que pour Lessing la poésie est bien supérieure à la peinture. En raison même du champ illimité qu'il laisse à notre imagination, l'art poétique dispose d'une sphère infiniment plus vaste que les arts plastiques. Ainsi, la laideur, dont la représentation est interdite en peinture parce qu'elle contrevient à la liberté fondamentale de l'imagination, est autorisée en littérature. La supériorité de la poésie sur la peinture se manifeste par ailleurs dans la représentation de la passion. Le poète peut évoquer les affects les plus forts, tels que la colère, le désespoir, la douleur extrême, tous sentiments qui restent proscrits pour le peintre. Enfin, un ultime privilège distingue la poésie de la peinture : celle-ci ne peut représenter que le visible, celle-là est tout à fait fondée à représenter aussi l'invisible, comme les rêves. Par-delà la comparaison de la poésie et de la peinture, le Laocoon engage ainsi un conflit qui ne cessera de diviser l'Allemagne dans les décennies suivantes : celui des philologues, tenants de la primauté des textes, contre les savoirs fondés sur l'étude des seuls objets (histoire de l'art et archéologie notamment).
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