2. L'aventure infinie : le mythe du chevalier errant
Se dessine cependant, au fil du récit, une représentation très ambiguë de l'amour. Le « service » d'amour permet sans doute de se dépasser au plan héroïque, d'accéder à la connaissance de soi (le lecteur et le héros apprennent de la bouche de la reine le nom du chevalier « charreté ») et d'exercer sur le monde un pouvoir bienfaisant. Mais qu'advient-il du chevalier lorsque l'ivresse amoureuse entraîne l'aliénation du moi dans l'épisode du gué, lorsque les ordres absolus de la femme aimée mettent en péril la prouesse du héros, dans l'épisode du tournoi de Noauz, lorsque la passion reste de toute manière un objet de scandale ? Que Chrétien ait donné son roman à finir à un autre, Godefroy de Lagny, a paru parfois le signe d'un embarras bien justifié : comment concilier la mission du chevalier et les risques tant physiques que moraux qu'entraîne une passion aussi exigeante ? Comment concilier une passion adultère, dont le modèle avoué et rejeté est la passion coupable de Tristan et Yseut, et la vision très idéalisée d'un chevalier qui, parce qu'il aime la reine, est objectivement le plus fidèle soutien d'Arthur et de son royaume ? Au bord de la tombe qui sera la sienne, le chevalier « charreté » découvre pourtant, et le lecteur avec lui, qu'aimer et mériter l'objet de son amour permettent de surcroît au héros de libérer un peuple du servage et de répandre dans le monde une joie qui entre en résonance avec la joie d'amour qu'il espère obtenir.
À Lancelot, ce nouveau venu dans le monde arthurien – une source connue est du moins le roman de Lanzelet conservé dans une version en moyen-haut allemand –, Chrétien donne une enfance mystérieuse, auprès d'une fée (la future Dame du Lac). Tout aussi mystérieux est, dans le roman, l'avenir héroïque et sentimental de l'amant de la reine. Sans doute fallait-il joindre aux mystères des « origines », l'incertitude du devenir pour créer, avec Lancelot, l'un des principaux types romanesques du Moyen Âge, le héros autour duquel s'organisera au xiiie siècle le cycle du Lancelot-Graal : le « type » du chevalier errant, retenu dans l'espace arthurien par la force de son désir, dont la prouesse se nourrit et s'exalte d'une impossible possession, et qui n'a d'autre choix que de reprendre sans cesse les routes de l'aventure, de refaire indéfiniment la preuve de sa valeur, pour mériter l'objet de sa quête.
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