2. Un livre jeu
Ce récit de base procure donc au roman non seulement une armature de grande solidité mais aussi un moyen d'autoreprésentation : livre puzzle, en effet, livre jeu, La Vie mode d'emploi, en débauchant la continuité des récits et la mémoire du lecteur, fait passer l'acte lecture d'une simple linéarité en une tentative d'assemblage de petits bouts d'histoires éclatées. Outre cette logique déjà énorme, Perec a pourtant révélé dans son œuvre une autre logique, plus profonde et masquée, sorte d'a priori fonctionnel qui préside à sa construction. Établissant d'une part un « cahier des charges » de son roman (quarante-deux listes de dix éléments choisis comme générateurs textuels : des animaux, des couples célèbres, les membres de l'Oulipo...) ; utilisant d'autre part un modèle mathématique complexe permettant de sérier ces éléments en évitant la répétition des combinaisons (le bicarré latin orthogonal d'ordre 10 : dix étages et dix colonnes de pièces formant l'immeuble), il se dote non pas d'un programme impératif et aliénant, mais d'une « cryptographie » d'usage fluide et libre, agissant comme pompe à inspiration et à imagination. Pour ces raisons, parce qu'on n'a pas encore fini d'en relever les originalités de structure et de composition comme d'en goûter toutes les jouissances de lecture, La Vie mode d'emploi apparaît comme un très grand événement dans l'histoire des lettres.
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