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LA VIE MODE D'EMPLOI, Georges Perec

Georges Perec (1936-1982), écrivain-cascadeur, est, on le sait, le champion des exploits d'écriture les plus fous. Que ce soit en bâtissant tout un récit malgré la perte de la lettre e (La Disparition, 1969) ou en établissant des inventaires vertigineux de rêves (La Boutique obscure, 1973) et de réminiscences (Je me souviens, 1978), il avait déjà fait ses preuves dans le domaine du spectaculaire. Avec La Vie mode d'emploi, cette sorte de monstruosité dans la prouesse parue en 1978, il pulvérise tout bonnement et ses records, et sa distance favorite du récit bref, et les limites de son imaginaire. Que l'on en juge : sept cents pages bien serrées, quatre-vingt-dix-neuf chapitres, un grouillement de personnages, un fourmillement d'histoires, sans parler d'un plan, d'un index et d'un mémento chronologique, voilà qui impressionne. Si l'on ajoute que ce livre-somme, jamais essoufflé, réinvente spontanément le foisonnement baroque, la fantaisie picaresque des romans sud-américains ; si l'on dit que cette aventure scripturale prend son essor dans un simple et brave immeuble, sis au 11 de la rue Simon-Crubellier (on la cherchera vainement sur un plan), voilà qui impressionne encore davantage.

1.  Une maquette idéale

Immeuble paisible, bourgeois et cossu, haut de six étages plus deux de combles et un de caves, l'immeuble de Perec n'est pas un immeuble réaliste ; nous ne sommes ni dans la graisseuse pension Vauquer de Balzac ni dans le logis interlope de Pot-Bouille. Hyperréaliste plus sûrement, il tient de la maquette idéale, de la construction théorique : abstrait, découpé comme une maison de poupée, perçu, façade ôtée, comme un assemblage de niches et d'alvéoles, il en sera d'autant plus complètement raconté et ses éléments, de la cave à la mansarde, de la chaufferie à la cage d'ascenseur, du duplex luxueux à la chambre de bonne, en seront d'autant plus intégralement comptabilisés. Car plus que prétexte à intrigues et à ambiances psychologiques, l'édifice de Perec se veut machine à décrire et à narrer : « De ce qui se passe derrière les lourdes portes des appartements, on ne perçoit le plus souvent que ces échos éclatés, ces bribes, ces débris, ces esquisses, ces amorces, ces incidents ou accidents qui se déroulent dans ce que l'on appelle les „parties communes“, ces petits bruits feutrés que le tapis de laine rouge passé étouffe, ces embryons de vie communautaire qui s'arrêtent toujours aux paliers. »

Machine descriptive, La Vie mode d'emploi est d'abord un tourniquet de listes et de catalogues, de recensés de caves, d'armoires et d'arrière-boutiques, de revues de décorations et de meubles, d'analyses fouillées de tableaux, de gravures et de dessins publicitaires. En chaque pièce, chaque recoin, chaque interstice de sa maison d'écriture, Perec, l'écrivain sociologue des Choses (1965) et d'Espèces d'espaces (1974), le lecteur de Baudrillard et de Barthes, compile les objets de notre consommation contemporaine dont il orchestre et souligne tout à loisir les résonances idéologiques et mythologiques. Autant dire que sa virtuosité de l'inventaire est poussée ici jusqu'à la démesure et au paroxysme. Ce ne sont que catalogues burlesques, énumérations vertigineuses à la Flaubert, descriptions tatillonnes à la Robbe-Grillet, paragraphes érudits à la Borges (sur les montres animées, les couvertures indiennes ou les saintes reliques), en bref, une hypertrophie des effets de réel.

Machine narrative, La Vie mode d'emploi est aussi un prodigieux enchevêtrement de généalogies, de destinées, de sagas, de récits étoilés, suggérés, elliptiques, de « romans » proliférants. On pressent derrière cela un immense réservoir fait sans doute de vécu personnel, d'imaginaire et de faits-divers, mais surtout de lectures, de références parodiantes à des genres littéraires (la littérature populaire principalement, ses romans policiers et d'aventures, ses mélodrames et ses feuilletons), de jeux intertextuels : on s'amusera à tenter d'identifier certains schémas narratifs connus dont se sert Perec ; on reconnaîtra, entre autres, son propre texte, Un homme qui dort et Un rude hiver de Raymond Queneau, à qui l'ouvrage est dédié. D'où le pullulement des récits, mais aussi leur diversité : saynètes de la vie quotidienne, contes et historiettes dans la grande tradition française, romans d'amour et destins tragiques, aventures picaresques et péripéties feuilletonesques, en bref, la vie et son mode d'emploi.

Tout cela pourrait mener au bric-à-brac si l'impeccable logique interne du roman ne le défendait. Par-delà, en effet, la prolifération sauvage des descriptions et des narrations, tout se développe autour d'un axe narratif principal, de la biographie fondamentale de trois hommes. Valène, d'abord, doyen de l'immeuble, vieux peintre qui au soir de sa vie rêve d'une fresque immense qui retracerait l'épopée de sa maison (le roman est, en quelque sorte, la projection de son rêve). Bartlebooth, ensuite, son élève, esthète richissime et maniaque, figure mi-roussellienne mi-vernienne, qui consacre sa vie à une création artistique venant du rien et devant retourner au rien : il passe dix ans à étudier l'art de l'aquarelle ; puis vingt à voyager et à peindre cinq cents aquarelles dans cinq cents ports du monde pour les faire transformer en puzzles par un artisan ; vingt ans enfin à reconstituer à partir des puzzles les aquarelles originelles et à les faire effacer à l'endroit même où elles ont été peintes. Winckler, enfin, artisan de génie dont les puzzles démoniaques conduisent Bartlebooth à la cécité puis à la mort (son dernier soupir est la malicieuse unité de temps de La Vie mode d'emploi).

2.  Un livre jeu

Ce récit de base procure donc au roman non seulement une armature de grande solidité mais aussi un moyen d'autoreprésentation : livre puzzle, en effet, livre jeu, La Vie mode d'emploi, en débauchant la continuité des récits et la mémoire du lecteur, fait passer l'acte lecture d'une simple linéarité en une tentative d'assemblage de petits bouts d'histoires éclatées. Outre cette logique déjà énorme, Perec a pourtant révélé dans son œuvre une autre logique, plus profonde et masquée, sorte d'a priori fonctionnel qui préside à sa construction. Établissant d'une part un « cahier des charges » de son roman (quarante-deux listes de dix éléments choisis comme générateurs textuels : des animaux, des couples célèbres, les membres de l'Oulipo...) ; utilisant d'autre part un modèle mathématique complexe permettant de sérier ces éléments en évitant la répétition des combinaisons (le bicarré latin orthogonal d'ordre 10 : dix étages et dix colonnes de pièces formant l'immeuble), il se dote non pas d'un programme impératif et aliénant, mais d'une « cryptographie » d'usage fluide et libre, agissant comme pompe à inspiration et à imagination. Pour ces raisons, parce qu'on n'a pas encore fini d'en relever les originalités de structure et de composition comme d'en goûter toutes les jouissances de lecture, La Vie mode d'emploi apparaît comme un très grand événement dans l'histoire des lettres.

Philippe DULAC

 

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Pour citer cet article

DULAC, « LA VIE MODE D'EMPLOI, Georges Perec  », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le  . URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/la-vie-mode-d-emploi/

Classification thématique de cet article :

 

« LA VIE MODE D'EMPLOI, Georges Perec » est également traité dans :

PEREC GEORGES (1936-1982)

Écrit par :  Harry MATHEWS

Dans le chapitre "« La Vie mode d'emploi »"  : …  Le roman le plus long et le plus grandiose de Perec fut aussi salué comme un chef-d'œuvre à sa parution (et couronné par le prix Médicis). Neuf ans passèrent entre la conception et l'achèvement de La Vie mode d'emploi. Perec parle de son projet dans Espèces d'espaces : « J'imagine un immeuble parisien dont la… Lire la suite

 

Bibliographie

G. Perec, La Vie mode d'emploi, P.O.L.-Hachette, Paris, 1978.

 

Études

D. Bellos, Georges Perec, une vie dans les mots, Seuil, Paris, 1994

P. Lejeune, La Mémoire et l'oblique, P.O.L., Paris, 1991.

 

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