Publié en 1950, La Vie brève est certainement le roman le plus ambitieux de l'écrivain uruguayen Juan Carlos Onetti (1909-1994). Dans la Préface qu'elle a écrite pour l'édition française du livre, Laure Guille-Bataillon en fait l'ouvrage phare des années 1950 pour la littérature hispano-américaine, au même titre que Marelle, de Julio Cortázar, le sera pour les années 1960. « Il y a dans La Vie brève – explique Laure Guille-Bataillon – en plus d'une science et d'une maîtrise aussi consommée que dans Le Chantier (Le Chantier et sa suite Trousse-Vioques, écrits dix ans plus tard, c'est le point mort de La Vie brève), un foisonnement, un jaillissement, une acuité et une hardiesse dans la psychologie, une liberté et une générosité dans l'imagination qui font que les vers cités par Onetti en exergue illustrent parfaitement le mouvement de La Vie brève : « Something escaped from anchorage and driving free“. » De son côté, Mario Vargas Llosa voit à juste titre en Onetti l'un des fondateurs du nouveau roman latino-américain.
1. Les vies parallèles
Les premières lignes du roman donnent une idée assez exacte de son contenu et de sa tonalité : « „Le monde est fou“, répéta une fois de plus la femme, comme si elle contrefaisait quelqu'un, par dérision. Je l'écoutais à travers le mur ; j'imaginais sa bouche, ses lèvres qui bougeaient... » Enfermé dans un petit appartement étouffant de Buenos Aires, Juan María Brausen, modeste employé d'une agence de publicité, attend le retour de sa femme, qui vient de subir une ablation du sein, et guette les faits et gestes de sa voisine la Queca, une prostituée. Ce « besoin croissant d'imaginer », à la fois ludique et désespéré – le critique Angel Rama a parlé de « manifestation totalitaire de la solitude », à propos de La Vie brève – est inspiré à Brausen par la médiocrité de sa vie quotidienne et par sa difficulté à communiquer avec les autres. Son imagination se projette dans une double direction : d'un côté, elle s'efforce de créer un espace de […]
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