Avec La Terre vaine (1922), épopée moderniste condensée en 433 vers, T. S. Eliot (1888-1965) suit James Joyce et s'en démarque à la fois. Il avait lu des extraits d'Ulysse avant sa publication en 1922, et voyait dans le parallèle que Joyce créait avec l'œuvre d'Homère le moyen de « donner une forme et un sens à l'immense panorama de la futilité et de l'anarchie qu'est l'histoire contemporaine ». Mais Eliot substitue à la « méthode mythique » la voie de l'anthropologie. Dans ses notes d'accompagnement, il recommande la lecture des ouvrages de James Frazer et de Jessie Laidlay Weston, Le Rameau d'or (1907-1915) et Du rite à la romance (1920). Leur analyse des rites de végétation, de la plantation des cadavres en particulier, nourrit l'intrigue implicite du poème.
1. Une poésie qui s'édifie sur des ruines
Malade ou impuissant, le Roi-pêcheur en est réduit à attendre son salut d'un chevalier, dont la quête ascétique le mènera aux abords de la Chapelle périlleuse. L'aridité sans âge de son royaume traduit un mal plus contemporain, dont La Terre vaine dresse les désespérants symptômes. Au lendemain de la Grande Guerre, la civilisation disloquée porte le deuil de ses valeurs, à l'image des ces tours « abolies » qui peuplent le poème. Le malaise y procède de la perte du lien entre vitalité naturelle et spirituelle, affirmation érotique et religieuse. Le Waste, état intérieur autant que lieu urbain, se languit de la pluie régénérante, et de la spiritualité qu'elle symbolise. S'ouvrant sur le constat d'un « cruel » mois d'avril qui « engendre des lilas qui jaillissent de la terre morte », le poème « mêle/Souvenance et désir » à la faveur d'un collage de citations, cubiste et polyglotte, évoquant la confusion d'une Babel cosmopolite, où l'on ne peut « rien/Relier à rien ». Ses cinq sections (I « L'Enterrement des morts », II « Une partie d'échecs », III « Le Sermon du feu », IV « Mort par eau », V « Ce qu'a dit le tonnerre ») décrivent un parcours chaotique dont l'espoir semble banni, et s'ingénient à […]
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