2. Caliban sous le regard du maître
On s'est beaucoup interrogé sur la présence dans la pièce de Caliban, qui évoque immanquablement les peuples soumis à la colonisation, esclaves noirs ou Indiens de Virginie. Car La Tempête ne parle pas seulement d'usurpation, de régénération et de pardon ; elle offre aussi une réflexion sur le colonialisme, à travers la thématique du contrôle de l'île et de ses habitants par Prospero. On a vu dans certains discours sur la barbarie que contient la pièce une influence de Montaigne et de son essai « Des Cannibales » – auquel le nom même de Caliban pourrait renvoyer. De fait, Shakespeare prête à celui-ci des discours de révolte mettant en cause l'injustice dont il est victime : Prospero l'a dépossédé de son bien, l'a réduit en esclavage ; et si Miranda et son père lui ont appris à parler leur langue, le seul avantage qu'il en tire est de pouvoir les maudire (I, 2). Cependant, en dépit de ces discours où la lucidité et le désespoir de Caliban ne peuvent qu'émouvoir un spectateur contemporain sensible à la problématique postcoloniale, l'indigène est aussi présenté dans la pièce comme un être sauvage, irrécupérable : menteur, lâche, traître, il cède à ses pulsions les plus bestiales, manquant de violer Miranda par exemple. Et c'est son échec à le transformer et à l'éduquer que reconnaît implicitement Prospero au moment de lui rendre son île, avec en outre la suggestion d'une intuition qu'avait déjà eue Montaigne : à savoir que le colon est peut-être responsable de l'évolution de l'être colonisé. Réflexion que devait poursuivre, bien plus tard, Mary Shelley dans son Frankenstein (1816).
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