2. Une synthèse pionnière
L'innovation la plus marquante de Leontief est non pas conceptuelle, mais synthétique. Il s'agit „d'appliquer la théorie économique de l'équilibre général – ou mieux de l'interdépendance générale – à une étude empirique des relations qui unissent les différents secteurs d'une économie nationale, telles qu'elles apparaissent au travers des covariations des prix, des productions, des investissements et des revenus“. Comme le suggère le titre de l'ouvrage, le premier enjeu est d'identifier une structure assez stable du système économique. Cette stabilité ne peut faire l'objet d'une vérification empirique mais, à titre d'hypothèse, il est au moins possible de montrer que le système économique présente les mêmes propriétés théoriques en 1929 et en 1939. Dans l'ensemble, et à l'exception de secteurs hétérogènes, les réactions théoriques des productions aux changements des coefficients divers restent stables entre 1929 et 1939, et dans tous les cas „commensurables avec la variation de la structure de l'économie américaine qui est intervenue durant la même période“.
Ce résultat légitime l'intervention économique des États, dans la mesure où celle-ci ne modifie pas sensiblement la structure de l'économie et où cette structure peut raisonnablement servir d'outil de prévision. L'analyse input-output doit permettre d'estimer et de comparer l'effet de différentes mesures de politique économique. Pour cela, Leontief a démontré l'intérêt pour les économistes d'utiliser les techniques de calcul les plus modernes (il s'est associé à John Wilbur, créateur d'un ordinateur capable d'inverser la matrice à dix secteurs, et tous les développements ultérieurs associeront d'ailleurs étroitement théoriciens et informaticiens). Il est alors possible de prévoir l'effet d'un choc technique sur les prix, ce qui fut fait dès l'après-guerre pour le US Bureau of Labour Statistics. Cela permit d'anticiper, contre tous les rapports d'experts, les pénuries d'acier de l'industrie américaine. Plus largement, l'analyse input-output a permis le développement d'outils de planification (développés par Leonid Kantorovitch en U.R.S.S.), de recherche (le Harvard Economic Research Project dirigé par Leontief lui-même) et de prospective (le système de comptabilité nationale des Nations unies mis en place par Richard Stone).
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