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LA SORCIÈRE, livre de Jules Michelet

Publiée en 1862 chez Dentu et Hetzel, La Sorcière peut être considérée, après L'Amour (1858) et La Femme (1859) comme le troisième volet d'une trilogie consacrée par Jules Michelet (1798-1874) à la femme, dont il avait également célébré la grandeur dans Jeanne d'Arc (1853) et Les Femmes de la Révolution (1854). À sa parution, le livre, un temps menacé de saisie, connut un succès de scandale. Michelet, accusé par ses adversaires de s'être livré à une apologie du satanisme, ne trouva guère d'appui chez ses propres amis, qui lui reprochèrent d'avoir cédé à la tentation de l'obscurantisme. Longtemps oublié, La Sorcière a été redécouverte dans les années 1950-1960 par les historiens des Annales et leurs successeurs.

1.  Le grand roman de la sorcellerie

L'ouvrage se compose de deux parties comprenant chacune douze chapitres. Adoptant une approche et un style plus littéraires que véritablement historiques, Michelet retrace, à la manière d'un roman ou d'une tragédie, l'histoire d'une sorcière imaginaire, victime des pouvoirs qui asservissent le peuple (dont elle apparaît à la fois comme le porte-parole et la libératrice) et de ceux – généralement les mêmes – qui oppriment la femme, créature redoutée et maudite parce que trop liée à la Nature, donc libre et potentiellement subversive. La première partie, consacrée au Moyen Âge, est la plus célèbre : Michelet y brosse un tableau à la fois lyrique et réaliste des pratiques sataniques dans une France médiévale écrasée de misère, réhabilitant, une fois encore, les acteurs les plus humbles, les grands oubliés de l'Histoire, les serfs, à qui Satan offre les instruments d'une vaine et illusoire révolte. Dans la seconde partie, la dimension sociale laisse la place à une lecture plus psychologique, pour ne pas dire pré-psychanalytique de la sorcellerie : en effet, après l'intermède rationaliste de la Renaissance, la violence répressive redouble avec l'Inquisition et les grands procès du xviie siècle, témoignant moins d'une permanence ou d'une résurgence du satanisme que d'une pénétration de celle-ci au sein même de l'Église, sous forme de fantasme. L'affaire Gaufridi et les procès des possédées de Loudun, de Louvières et de la Cadière sont ainsi retracés et étudiés en détail, comme autant de « retours du refoulé ». Le livre se clôt sur la vision messianique d'une « aube religieuse » où la sorcière « rentrera dans les sciences et y rapportera la douceur et l'humanité, comme un sourire de la nature ».

2.  À la Fée éternelle

Avec le recul, on comprend aisément pourquoi La Sorcière déconcerta en son temps. À bien des égards, le livre appartenait plus au passé et au futur qu'au présent : au passé par son romantisme échevelé, faisant de Satan l'apôtre de la liberté, dans un mouvement de « réhabilitation » commun à Vigny, Hugo, Proudhon, et cela en plein essor du scientisme et du positivisme ; au futur par son anticipation sur l'ethnologie, l'anthropologie, et l'histoire des mentalités.

À l'instar d'un Auguste Comte ou d'un Charles Fourier, Michelet propose en effet, déployée sur plusieurs siècles, une véritable « vision » de la femme, laquelle incarne à ses yeux la part naturelle de l'être humain, l'homme représentant sa part intellectuelle : « „Nature les a fait sorcières“. – C'est le génie propre à la femme et son tempérament. Elle naît Fée. Par le retour régulier de l'exaltation, elle est Sibylle. Par l'amour, elle est Magicienne. Par sa finesse, sa malice (souvent fantasque et bienfaisante), elle est Sorcière, et fait le sort, du moins endort, trompe les maux. »

Fort de ce dualisme un peu sommaire, Michelet fait de la sorcière le symbole de la femme opprimée et, à travers elle, des forces vitales primitives, instinctuelles, sur lesquelles la société, et en tout premier lieu l'Église, exerça sa répression. Loin de la considérer comme la manifestation d'un obscurantisme archaïque, le témoignage d'absurdes superstitions, Michelet voit dans la sorcellerie à la fois la conséquence de la misère des « temps du désespoir » et l'expression d'une révolte : une manière de contre-culture s'y formule. À l'inverse, la religion, dans sa chasse aux possédées, ne fait que révéler ses propres obsessions, son propre refoulement. Dans l'esprit de l'historien, l'apologie du satanisme, bien loin de marquer un retour en arrière, comme ont pu l'en accuser ses propres amis, s'inscrit bien au contraire dans une philosophie du progrès : en réhabilitant la Nature primitive de l'Homme, la sorcellerie s'oppose en effet, selon Michelet, au fanatisme de l'Église, véritable puissance régressive. Ainsi, l'auteur voit-il venir le temps d'une résurrection de la sorcière éternelle, de « la Fée qui guérit » : « L'Anti-Nature pâlit, et le jour n'est pas loin où son heureuse éclipse fera pour tout le monde une aurore. »

Guy BELZANE

 

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Pour citer cet article

Guy BELZANE, « LA SORCIÈRE, livre de Jules Michelet  », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le  . URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/la-sorciere-jules-michelet/

Classification thématique de cet article :

 

« LA SORCIÈRE, Jules Michelet » est également traité dans :

MICHELET JULES (1798-1874)
Dans le chapitre "La prédication républicaine"
SATANISME, littérature
Dans le chapitre "Le satanisme prométhéen"

 

Voir aussi

 

Bibliographie

J. Michelet, La Sorcière, Préface de R. Barthes, Club français du livre, Paris, 1959 ; La Sorcière, Préface et notes de P. Viallaneix, Garnier-Flammarion, 1997.

Études

R. Barthes, Michelet, Seuil, Paris, 1954

R. Mandrou, Possession et sorcellerie au XVIIe siècle, Fayard, Paris, 1994

M. Milner, Le Diable dans la littérature française de Cazotte à Baudelaire, Corti, Paris, 1960

R. Muchembled (présentation), La Sorcière au village (XVe-XVIIIe siècle), Gallimard-Julliard, Paris, 1979

P. Viallaneix, Michelet, les travaux et les jours, 1798-1874, Gallimard, Paris, 1998.

 

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