3. Un artiste existentialiste à mi-chemin entre le néant et l'être
Les raisons qui poussent Sartre à choisir Giacometti comme l'incarnation de l'existentialisme autorisent une troisième lecture de son texte. Giacometti existe parce qu'il sculpte, inlassablement, l'homme « à distance », tel qu'on le voit. Il parvient à créer sans le pétrifier un être avec du plâtre ou du bronze, réalisant un surgissement instantané d'« esquisses mouvantes ». Pour Sartre, les œuvres de Giacometti illustrent le point de vue flottant pratiqué par des romanciers américains comme Dos Passos ou Faulkner, qu'il a lus attentivement. Le vertige, la perte d'équilibre (une sculpture s'intitule L'Homme qui chavire) ont pour contre-pied la concentration de la vision, l'instant de netteté. Cette dialectique est aussi constitutive du seul autre texte, Derrière le miroir, consacré par Sartre à Giacometti lors d'une exposition de peintures à la Galerie Maeght en 1954 : « L'homme qui est parvenu à peindre le vide » est un prestidigitateur qui « travaille au jugé, d'après ce qu'il voit, mais surtout d'après ce qu'il pense que nous verrons ». Ses simulacres réussissent à générer des sentiments que seule la rencontre avec des personnes réelles autorise habituellement.
Il serait passionnant de pouvoir confronter la pertinence et la finesse des analyses sartriennes aux écrits de Giacometti, encore très méconnus de nos jours.
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