2. Sculpter l'apparence pour atteindre l'absolu
Une autre lecture du texte met en lumière la démonstration à laquelle Sartre se livre pour expliquer comment Giacometti est parvenu à trouver des solutions plastiques selon d'autres voies que ses prédécesseurs. L'enjeu est de représenter l'homme tel qu'on le voit, à la distance juste. Dans une peinture, la distance entre le spectateur et les personnages représentés est imaginaire, de sorte que si l'on avance on se rapproche de la toile et non des personnages. Au contraire, la situation du spectateur vis-à-vis d'une sculpture est paradoxale : il a des rapports réels avec une illusion en trois dimensions. Le sculpteur classique était soumis quant à lui à une double contrainte : figurer certains détails afin de les rendre visibles de loin et en éliminer d'autres dans la mesure où ils ne seraient plus distincts de près (on pense en lisant Sartre au célèbre texte de Diderot décrivant La Raie de Chardin dans le Salon de 1763 : « Approchez-vous, tout se brouille, s'aplatit et disparaît ; éloignez-vous, tout se recrée et se reproduit »). Giacometti, lui, est parvenu à résoudre la difficulté de l'infinité d'apparences par ce que le philosophe conceptualise comme la « distance absolue ». Distance qui a pour caractéristique de faire apparaître nécessairement et immédiatement la forme comme totalité. Que l'on avance ou que l'on recule, ses personnages de plâtre restent « à dix pas » ; ils restent lointains même si on les touche du bout des doigts ; ils sont indivisibles car ils s'imposent instantanément et entièrement à la vision comme une idée à l'esprit.
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