2. Malvolio et le principe du carnaval
L'une des grandes réussites de la pièce tient dans l'entrelacs savant entre l'intrigue principale, centrée sur les amours contrariées des protagonistes, et une intrigue secondaire de pure comédie. Celle-ci concerne les aventures amoureuses parodiques de sir Toby Belch et de sa bande de bons vivants, qui vivent en parasites dans la maison de sa nièce, la belle Olivia, celle-là même qu'Orsino aime en vain. Il faut tout l'art de Shakespeare pour assurer l'unité structurelle et thématique de ces deux niveaux : certes, quelques personnages évoluent également dans les deux sphères, tels le page Viola-Cesario et le personnage mémorable du bouffon d'Olivia, Feste, qui par ses commentaires obliques éclaire l'action. Mais l'unité est surtout d'ordre thématique et symbolique : d'Orsino à Olivia en passant par sir Toby Belch, Malvolio et son acolyte et dupe sir Andrew Aguecheek, tous les personnages incarnent par leurs excès la nécessité de la mesure et du retour à l'ordre.
Nul n'incarne mieux ce dérèglement passionnel que sir Toby Belch, perpétuellement prêt à faire la fête, lorsqu'il s'oppose à son ennemi intime, l'intendant puritain Malvolio, en lui faisant croire à l'amour que lui porterait sa maîtresse Olivia. Leur affrontement n'est pas sans évoquer l'opposition entre carnaval et carême. C'est l'occasion d'une scène comique d'anthologie au cours de laquelle Malvolio est amené à se travestir et à employer un langage codé pour, croit-il, plaire à Olivia – qui conclut à un accès de folie. Mais cette intrigue se solde par un épisode semi-tragique lorsque Malvolio est enfermé et torturé moralement par Feste, déguisé en faux prêtre exorciste : la farce tourne à l'aigre.
Dans la très longue dernière scène, qui occupe tout l'acte V, toutes les complications de l'intrigue, après un moment de tension maximale, sont résolues de façon quasi rituelle : la comédie menace en effet de se changer en drame, lorsque Orsino, qui croit que Viola-Cesario a épou […]
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