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LA NAISSANCE DE LA TRAGÉDIE, livre de Friedrich Nietzsche

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2.  Un livre fondateur

Dans sa Préface « autocritique » de 1886, Nietzsche insiste sur le choc produit par la guerre franco-allemande de 1870-1871 et par la Commune de Paris. Car La Naissance de la tragédie est un texte politique autant qu'un manifeste esthétique et métaphysique. En réaction à la menace d'une révolution culturelle aussi « destructrice » que la Commune, Nietzsche esquisse la vision d'un État fondé sur une communauté d'individus d'élite, héroïques, prométhéens et artistes, dont, à l'époque, il voulait voir les prémices dans le groupe des fidèles de Bayreuth. À l'opposé, il fait de Socrate l'anti-artiste par excellence : symbole de la décadence de la tragédie à l'époque d'Euripide, celui-ci apparaît comme l'édificateur d'un monde « non tragique » correspondant, en termes modernes, à la civilisation démocratique (c'est-à-dire, pour Nietzsche, égalitaire et individualiste), qui préfère le monde vrai à la belle apparence et place la science au pinacle des valeurs culturelles : « Pénétrer jusqu'au fond des choses, séparer la connaissance vraie de l'apparence et de l'erreur, telle était pour l'homme socratique la plus noble des vocations, et même la seule qui fût véritablement humaine. »

Ce condensé génial et provocateur du précoce titulaire de la chaire de philologie classique de Bâle, qui n'osait pas encore se déclarer ouvertement philosophe, allait dérouter les philologues : tandis que Friedrich Ritschl gardait un silence lourd de reproches envers ce disciple qu'il avait si fortement soutenu, le jeune concurrent et ancien condisciple de Nietzsche au lycée de Pforta, Ulrich von Wilamowitz-Moellendorff, publia coup sur coup deux éreintements (Philologie de l'avenir..., un titre qui faisait allusion sur le mode sarcastique à L'Œuvre d'art de l'avenir de Wagner, en mai 1872 ; Réplique aux tentatives de sauvetage..., en février 1873). Malgré les efforts de son ami philologue Erwin Rohde pour prendre sa défense, Nietzsche dut se rendre à l'évidence : La Naissance de la tragédie avait ruiné sa réputation universitaire.

Ce livre, trop longtemps négligé par les philosophes, a été redécouvert depuis les années 1930 – par Georges Bataille et chez Martin Heidegger, en particulier – et est désormais considéré comme le premier grand chef-d'œuvre de Nietzsche. Aboutissement et retournement d'une tradition spécifiquement allemande de la Bildung (culture, éducation) néo-humaniste grécisante qui commence avec Winckelmann, l'ouvrage de Nietzsche marque surtout l'acte de naissance de la modernité.

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