2. Renouvellement de la dramaturgie
La Mouette est une « comédie » qui abandonne la plupart des lieux communs de la dramaturgie traditionnelle pour leur substituer une écriture complexe et indécidable. On n'y trouvera ni intrigue à proprement parler, ni « héros ». La division en scènes est abolie, laissant place à un rythme variable, troué de pauses, marqué de brusques accélérations, qui épouse le mouvement de la vie intérieure et le déroulement des conflits. Les personnages vont et viennent, ne se rencontrent que pour se quitter. Monades enfermées en elles-mêmes, ils remplacent la vie qu'ils échouent à vivre par une parole interminable et répétitive, décalée, qui jamais ne rencontre la parole de l'autre. L'usage que font de la parole les personnages de Tchekhov anticipe sur la « parlerie » beckettienne.
Les intrigues amoureuses sont marquées au sceau de la discordance ou de l'échec. L'instituteur Medvedenko aime Macha qui aime Treplev qui aime Nina qui aime Trigorine, lequel n'aime personne mais est aimé à la fois par Nina et, sur un mode hystérique, par Arcadina. Poursuite éperdue et sans réciprocité, où chacun se sent précipité vers sa propre mort. En contrepoint, seule la sagesse de Dorn, le médecin, met en perspective le questionnement sous-jacent à la pièce : comment vivre dans un monde où chacun court le risque de n'avoir été, comme Sorine, qu'un « homme qui a voulu » ? L'art représente-t-il un véritable espoir de rédemption, le seul chemin « vers la hauteur » ?
L'art, dans la pièce, est représenté par le « théâtre dans le théâtre », ces tréteaux dressés au bord du lac et présents d'un bout à l'autre en contrepoint d'une action qui elle-même parodie les motifs de la pièce par excellence : le Hamlet de Shakespeare. Le lac, réservoir des rêves, lieu de l'inconscient sur scène, figure aussi la tempête qui, au quatrième acte, finira par engloutir le plus fragile des acteurs du drame. Mais sur cet art à la fois mortifère et salvateur aucune parole décisive ne sera prono […]
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