Troisième roman de Michel Butor (né en 1926), La Modification a obtenu le prix Théophraste Renaudot en 1957. Cette distinction faisait suite au prix Fénéon et au prix des critiques qui avaient été attribués à deux romans d'Alain Robbe-Grillet, respectivement Les Gommes en 1954 et Le Voyeur en 1955. Cette récompense, plus médiatique que les deux précédentes, popularisait une écriture qui s'affirmait en rupture avec le genre romanesque : la « nouvelle littérature » (Gaëtan Picon) qui allait prendre corps sous la dénomination de « nouveau roman ». Nathalie Sarraute venait alors de publier L'Ère du soupçon (1956) et Roland Barthes, Le Degré zéro de l'écriture (1953).
Nouvelle critique et nouveau roman vont dès lors mener une même bataille contre le classicisme. La première en contestant la critique traditionnelle, et en renouvelant l'approche du texte par la linguistique et les sciences humaines ; le second, dans la lignée de la critique valéryenne, en s'en prenant aux ressorts traditionnels du roman psychologique. Dans cette réception qui mêla débats d'idées et polémique, La Modification a joué le rôle d'une œuvre phare.
1. Le passager des frontières
Léon Delmont, directeur parisien de la firme italienne de machines à écrire Scabelli, prend le train pour Rome. Ce voyage, qu'il accomplit régulièrement pour des motifs professionnels, est ici officieux. Il part surprendre sa jeune maîtresse, Cécile Darcella. Il veut lui annoncer sa décision de se séparer définitivement de son épouse Henriette et de s'installer avec elle à Paris. À partir de cet argument, Michel Butor construit son roman sur une apparente unité de lieu et de temps. Si le livre se superpose au trajet Paris-Rome et peut se donner comme un huis clos, il va constamment être déconstruit par les états de conscience du protagoniste. Impatient de retrouver Cécile, Delmont fuit la durée de ce voyage pour se réfugier dans le souvenir de tous ceux qu'il a déjà faits et pour anticiper ses retrouvailles avec sa maîtresse. Après Passage de Milan […]
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