3. Devoir de l'œuvre
Un tel travail, et en général l'élévation à partir de données « naturelles », dépend entièrement de chacun, comme manifestation de liberté et « de grâces divines ». De la même façon, les princes négligents de l'antépurgatoire, tel l'empereur putatif qui déçoit les espoirs placés en lui, sont d'autant plus coupables qu'ils eurent de puissance ; et le centre géométrique de l'ouvrage, le chant XVI du Purgatoire – le cinquantième chant sur cent au total –, est entièrement occupé par une réflexion sur le mal dans le monde, où s'expose la conception fondamentale de l'auteur sur le libre arbitre et la nécessaire division des pouvoirs.
Une construction de mots contre le néant, La Comédie l'est à un sommet rarement atteint. Mais l'auteur ne se serait pas satisfait d'une telle formule. Il y a plus, en effet, et notamment la création de soi par la parole. Son propre personnage, que Dante met en scène, n'est presque jamais le simple porte-parole du narrateur, ni du sujet d'énonciation : il peut avoir des moments d'absence, d'incompréhension, de totale incapacité le pétrifiant « contre la conscience » même (Purgatoire, XXVII). Aussi, son guide ultime et son amour, Béatrice, doit finalement renoncer à tout faire passer par la compréhension rationnelle, celle que privilégiait Virgile : qu'il emporte au moins une « image » fidèle de ce qu'en pèlerin il a vu, « à la manière/ dont on rapporte son bourdon ceint de palme » (Purgatoire, XXXIII). D'autres exemples de cette sorte de détour par la complexité de l'expérience corporelle, dont la volonté divine use elle-même en proposant sur les premières corniches du Purgatoire des visions d'un art total « accessible à tous les sens », sont évoqués par les anticipations des infortunes réelles de Dante.
Au sein de cette création, par la parole poétique, un être humain vient donc porter témoignage en son corps « vivant ». Le pari d'un texte sacré, où les mots sont des substances, où l'ouvrage est également icône et monument, semble alors tenu : les mots existent là comme des choses. Ainsi, de montée en envol vers ces « étoiles » sur lesquelles se clôt chaque livre de La Comédie, un voyageur auquel nous pouvons nous identifier se superpose à la source idéale de tout texte pour nous livrer la preuve merveilleuse de ce que peut une langue, et la poésie.
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