Tour à tour peintre, plasticien, scénographe, puis metteur en scène et auteur, Tadeusz Kantor (1915-1990) fonde en 1955 le Théâtre Cricot 2 (anagramme de « to cyrk », le cirque). Dans la cave de la galerie Krysztofory à Cracovie, il poursuit une recherche théâtrale issue de diverses influences philosophiques et picturales (Duchamp et le surréalisme, Fluxus et l'arte povera, sans oublier l'écrivain Bruno Schulz), pour créer « dans un théâtre en rupture, une contestation fondamentale ». Celle-ci va exprimer à travers une manipulation de la réalité, une utilisation de l'objet détourné de toute fonction pratique. C'est dans « la réalité du rang le plus bas [...] entre éternité et poubelle » que naît la liberté d'exister, qui efface les frontières entre l'être et l'objet, l'art et la vie. Cette idée directrice, qui trouvera également à se développer dans des happenings et des actions plastiques, inspire déjà les premiers spectacles du Théâtre Cricot 2, issus de textes de S. I. Witkiewicz, qui vont trouver un point d'orgue avec la création de La Classe morte à Cracovie, le 15 novembre 1975. S'appuyant sur la pièce de Witkiewicz, Tumeur cervicale, Kantor dirige une « séance dramatique » qui met en présence, sur des bancs d'école, des vieillards revivant leur jeunesse. Tour à tour écoliers, êtres cataleptiques portant les mannequins de leur enfance, fantômes titubant soudain ramenés à la vie, au rythme obsédant d'une valse ancienne, les acteurs conduisent le théâtre dans l'espace le plus incertain qui soit, entre présence et absence. Présent sur scène, Kantor orchestre cette fantasmagorie. Une « vision » bouleversante, dont l'expression et la forme ont profondément marquer la scène contemporaine en donnant forme au « théâtre de la mort » revendiqué par son créateur.
Jean CHOLLET
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