2. Au bonheur du roman
Dans l'Avertissement, Stendhal présente son récit comme la transcription fidèle d'un manuscrit qui lui aurait été confié. Plus qu'un geste de prudence politique, il faut voir là un pur artifice romanesque. « Romanesque », c'est bien le mot qui, au risque de la tautologie, définit peut-être le mieux La Chartreuse de Parme, le roman par excellence. Et les conditions particulières de sa rédaction n'y sont probablement pas pour rien : rapidité, spontanéité, facilité, liberté caractérisent en effet et la conduite du récit, et le style lui-même, illustrant à merveille la souplesse infinie du genre. Par sa dynamique permanente, ses constantes ruptures de rythme, jusqu'à l'accélération finale tant critiquée, La Chartreuse, qui a souvent été qualifié de roman du bonheur, manifeste surtout un évident bonheur du roman. Fabrice – « notre héros » comme se plaît à l'appeler le narrateur avec une tendre ironie –, lui-même animé d'une débordante énergie, à l'image de son modèle Bonaparte, contribue naturellement à cette séduction. Mais le plaisir tient principalement à l'art, typiquement stendhalien, d'établir entre le lecteur et le personnage une relation complexe – parfois contradictoire –, faite d'identification et de distance, de complicité et de dérision, par une subtile alternance entre le « réalisme subjectif » du point de vue interne et le jugement du narrateur, voire de l'auteur lui-même, comme on peut le voir, par exemple, dans le fameux morceau de bravoure de la bataille de Waterloo : « Nous avouerons que notre héros était fort peu héros en ce moment. Toutefois, la peur ne venait chez lui qu'en seconde ligne ; il était surtout scandalisé de ce bruit qui lui faisait mal aux oreilles. » À tout cela, sans oublier l'évocation idéalisée d'une Italie intemporelle comme un décor d'opéra, tient le charme du livre, comme suggéré, d'ailleurs, dans son titre même, qu'on peut lire ainsi : Char(treuse) (de) (Par)me.
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