3. Les interprétations
En fait, c'est par son art que La Celestina était révolutionnaire. Sa sobriété propice aux réinterprétations la rend immortelle. Elle devait apparaître au xixe siècle comme romantique avant la lettre, par le mariage du comique et du tragique, du drame sentimental et de la farce des proxénètes. Elle a de pâles précédents, plutôt que dans Térence, dans la comédie humanistique en prose latine cultivée par les lettrés du xive et du xve siècle, genre sans règles, mais sans vigueur et sans écho. Le coup de génie du jeune Rojas et de son devancier fut d'y faire sonner les divers registres de la prose castillane parvenue à maturité, depuis la verdeur du dialogue populaire jusqu'à l'emphase pédantesque des tirades ou des monologues farcis d'allusions érudites et de sentences morales (les œuvres latines de Pétrarque en firent en partie les frais). Nos auteurs sont maîtres dans l'art de faire vivre les personnages à travers leurs propos, émaillés de trouvailles, de les mettre en situation dans l'imbroglio noué par les faiblesses des uns et les machinations des autres, le tout illustrant un double enseignement indiqué dès le titre, leçon pour les « amants insensés » qui divinisent leurs amies (on aime à voir aujourd'hui dans cette passion sans frein l'héritage de l'amour courtois) et mise en garde « contre les tromperies des maquerelles et des mauvais serviteurs complaisants ».
La substitution de Celestina à Calisto et Melibea dans le titre usuel répond à la préférence que les lecteurs, jusqu'à la redécouverte moderne de l'œuvre, donnèrent à l'intrigue crapuleuse et aux personnages cyniques sur l'intrigue sentimentale dénouée tragiquement. Et puis, plus que les amants pathétiques, la vieille au nom désormais proverbial s'imposa comme un personnage étrangement complexe et puissant. Elle laissa loin derrière elle la vetula des fictions ovidiennes (Pamphilus) ou même la Trotaconventos de l'Archiprêtre de Hita, Juan Ruiz. Sûr et naturel est son art sagace de mener […]
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