2. Entre légende et archétype
Restait à dévoiler ce qui rendait nécessaires ces récits, ce qui faisait que les récits de l'imitation de la nature pouvaient se reproduire, chez Pline l'Ancien, dans l'histoire de Lysippe, dans la fable de Zeuxis et Parrhasios, et dans un nombre infini de reprises ou de transformations, comme chez Vasari qui raconte que Titien avait placé devant une fenêtre un portrait du pape Paul III, que les passants saluaient. Kris et Kurz montrent qu'en réalité ces récits ne faisaient que « remémorer le pouvoir de l'artiste mythique capable de créer la vie et le mouvement ». Ils perpétuaient la croyance, inséparable de la pensée magique, que l'œuvre d'art était vivante, qu'elle était douée de pouvoirs surnaturels. Kris et Kurz précisaient que la méthode qu'ils avaient employée était strictement historique. Et qu'en analysant l'attitude de la société face à l'artiste, c'est-à-dire le cadre sociologique à l'intérieur duquel les motifs biographiques des artistes prennent forme, ils avaient volontairement laissé de côté l'énigme de la personnalité du créateur, qui relève de la psychologie. Mais en remontant aux sources de chacun de ces motifs et des préconceptions dont ils sont porteurs, en montrant dans la dernière partie de l'ouvrage les modulations, les transformations de ces mêmes motifs au fil de l'histoire – y compris des motifs secondaires, comme la virtuosité, l'activité parodique, l'amour immodéré pour les femmes –, Kris et Kurz soulignaient du même coup l'étonnante permanence de leur structure. D'ailleurs le léger déplacement sémantique d'un titre à l'autre est significatif, depuis la première version parue à Vienne en 1934, Die Legende vom Künstler (La Légende de l'artiste), à la version anglaise de 1979 : The Image of the Artist. Ernst Kris et Otto Kurz avaient sans doute conscience d'avoir trouvé, sous les simples récits appartenant à la littérature artistique, des attitudes plus régulières, révélant de véritables archétypes. Mais il restait, une fois établies les « constantes thématiques dans les biographies », à comprendre le sens de chacune des grandes « cellules primitives » qui survivaient, enfouies dans les anecdotes d'artistes. L'une faisait de l'artiste l'aimé de dieux désormais lointains ; l'autre permettait de retrouver dans les images le pouvoir dont la pensée magique les avait investies.
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