C'est l'imaginaire des vocations, de l'héroïsme artistique et du pouvoir des images, tel qu'on le trouve dans les biographies d'artistes, qui est l'objet de L'Image de l'artiste. Cet essai doit beaucoup au contexte intellectuel particulier de l'histoire de l'art à Vienne dans les années 1930, dont les deux auteurs comptent parmi les plus éminents représentants. Élève de Julius von Schlosser, Ernst Kris (1900-1957), spécialiste des joyaux gravés et des intailles de la Renaissance, lié à Freud (plusieurs fois cité dans l'essai), fut un des premiers historiens de l'art à mesurer le profit que l'on pouvait tirer de l'éclairage psychanalytique. L'exemple du sculpteur autrichien Franz Xaver Messerschmidt, dont Kris montrera plus tard les implications de sa psychose sur son art (Psychanalyse de l'art, 1976), apparaît déjà dans L'Image de l'artiste. La théorie de la « régression » qui sous-tendrait le retour au primitivisme dans l'art, à partir du début du xixe siècle, idée qu'Ernst Gombrich formula à plusieurs reprises dans son œuvre, doit beaucoup aux recherches de Kris.
Élève, lui aussi, de Julius von Schlosser, Otto Kurz (1908-1975) fut comme son maître un historien de l'art dont le vaste champ d'érudition rendait possibles les associations les moins attendues. Contraint par la menace nazie d'émigrer en 1934, il rejoignit à Londres le Warburg Institute, dont il devint le bibliothécaire. Publié une première fois en 1934, légèrement révisé en 1979, L'Image de l'artiste n'a pas vieilli : la limpidité de l'exposé et la portée des problèmes qui y sont traités, son érudition saisissante bien qu'économe, qui permet au savoir le plus audacieux de se déployer, en font un texte toujours essentiel et programmatique.
1. Héros et magiciens
Le problème de la magie est au cœur de l'essai d'Ernst Kris et d'Otto Kurz. D'Aby Warburg, qui en avait mesuré toute l'importance à Julius von Schlosser qui, dans son Histoire du portrait de cire, voyait dans la désagrégation de la pensée magique un puissant principe régu […]
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