L'Île des Esclaves, comédie en un acte de Marivaux (1688-1763), fut créée au Théâtre-Italien le 5 mars 1725 et connut un réel succès dont témoigne le nombre de représentations qui suivirent la création et celui des reprises au cours du xviiie siècle. Elle est souvent étudiée et représentée depuis le milieu du xxe siècle. C'est en effet une œuvre passionnante et « moderne » à bien des égards : sociale et morale tout à la fois, elle place le spectateur devant une métamorphose en acte, celle des personnages qui accèdent à l'être par le chemin du théâtre.
1. Une esthétique de la brièveté
La scène représente une île, avec la mer, des rochers, des arbres et quelques habitations. C'est l'île des Esclaves, une île colonisée par des esclaves révoltés de la Grèce qui l'ont soumise à leurs lois. À la suite d'un naufrage, Iphicrate, un jeune noble athénien, a été jeté sur ce rivage avec son serviteur Arlequin. Le petit maître et le valet sont rejoints par une coquette, Euphrosine, et sa suivante, Cléanthis. Trivelin les accueille en leur expliquant les lois de l'île : maîtres et valets échangent leurs habits, leurs conditions et jusqu'à leurs noms ; après trois années de mise à l'épreuve, les anciens maîtres sont renvoyés dans leur pays sous réserve de réussite de la cure morale qui leur est imposée. Le récit de cette épreuve constitue, selon un premier fil de la trame, la fable de la pièce. Mais un second fil croise le premier : très rapidement, il apparaît qu'Arlequin et Cléanthis ne sont pas soumis à une moins rigoureuse épreuve que leurs anciens maîtres. Ils devront surmonter leur rancœur et accéder à leur propre humanité.
L'action qu'exercent les personnages à la fois les uns sur les autres et sur eux-mêmes se manifeste dans et par la parole. Arlequin et Cléanthis expriment d'abord leur ressentiment. Ils évoquent les mauvais traitements qu'ils ont subis et jouissent de ce retournement de situation. Ils tutoient leurs anciens maîtres, leur donnent des ordres, parlent comme eux, se font apporter […]
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