Le paradoxe de l'esthétique est bien connu : le naturel dans l'art. Il faut, c'est entendu, fuir l'artifice ; mais où trouver la nature, sinon chez les artistes ? La nature brute, totale, n'existe pas : nous y sommes, toujours et partout. Rien que de trivial là-dedans. Et pourtant, il faut des poètes pour s'en rendre compte. L'Herbe des talus (1984) n'est pas seulement un livre de poèmes. Jacques Réda (né en 1929) respecte quelques règles élémentaires, qui nous permettent d'affirmer qu'il y a plus de prose que de vers dans ce livre... Des multiples façons de l'aborder, on retiendra ici cet aspect prosaïque, et qu'il s'agit en quelque sorte de récits.
1. Une préhistoire du poème
Par exemple, L'Herbe des talus raconterait les bribes d'une préhistoire du poème. Le poème n'a pas à dire comment la parole et le réel se nouent et se dénouent : il est ce nœud, ou ce commencement de dénouement. Mais il n'aurait jamais existé sans échanges subtils de l'un à l'autre. Or le narrateur de L'Herbe des talus fait l'expérience, d'autant plus forte qu'elle est précoce, qu'il y a plus de réalité dans telle image, tel décor de théâtre, que dans tel paysage, telle ville habitée les yeux fermés. Figure errante, figure passante, il devient pour le lecteur l'analogue de ces autres véhicules de la méditation que privilégie l'auteur : la musique, le train... Un héros si singulier qu'il touche à une impersonnalité supérieure, exemplaire. Il prend une dimension initiatique, à condition d'entendre par là ce que lui-même indique ironiquement à propos d'un séjour à Rome : une façon de se perdre et puis de se retrouver, sans plus.
Ce personnage, le narrateur, dont on pourrait craindre qu'il encombre, par son omniprésence, la voie de l'émotion, on voudrait le soustraire au type de critique que Jacques Borel adressa à Léon-Paul Fargue (Passé et solitude dans l'œuvre de Léon Paul Fargue, 1971), lui reprochant « quelque chose d'épars, de fragmentaire, on n'ose dire d'inachevé, et plus une timide nostalgie d […]
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