Avec L'Homme et la mort (1951), Le Cinéma ou l'Homme imaginaire (1956) et Les Stars (1957), Edgar Morin a ouvert un programme de recherches autour de l'imaginaire social des sociétés modernes que poursuit, mais dans une perspective plus vaste, L'Esprit du temps. Rompant avec le silence prudent qu'entretenait la sociologie française des années 1960 à l'égard des mass media, l'ouvrage entame une radiographie synthétique des différents bouleversements qu'introduit la culture de masse dans les représentations, les valeurs et les pratiques individuelles du quotidien. Complété en 1976 par un second volume abordant de nouveaux thèmes (écologie, astrologie...), L'Esprit du temps préfigure l'orientation générale que l'auteur développera par la suite dans le cadre d'une anthropologie fondamentale (Le Paradigme perdu : la nature humaine en 1973, L'Unité de l'homme en 1974) et dans les travaux regroupés dans La Méthode (1977).
1. La culture de masse : structures et représentations
L'Esprit du temps se compose de deux grandes parties, l'une s'attachant à l'analyse de la situation nouvelle qu'engendre l'industrie culturelle, l'autre portant sur les mythes que la culture de masse fournit aux attentes de la collectivité.
Après avoir rappelé le caractère polyculturel des sociétés modernes et le frein normatif que constitue l'idéal éthique et esthétique de la « culture cultivée » (chap. i), l'auteur souligne la tension que l'industrie culturelle crée entre la fonction dépersonnalisante de la concentration technico-bureaucratique et son impératif de production de biens sans cesse nouveaux et originaux. Le caractère syncrétique de cette industrie qui homogénéise la diversité des contenus culturels et transforme en sujets cosmopolites les thèmes locaux et traditionnels concourt à la formation d'un grand public (chap. iii). Établi à l'échelle planétaire, ce dialogue entre production et consommation réveille une universalité première et appelle, par le jeu des identifications et des projections […]
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