4. Le « Roland furieux »
• Un poème irrégulier
Le Roland furieux peut passer pour le chef-d'œuvre littéraire du discontinu. La liberté d'invention de l'Arioste refuse les préceptes ou les axiomes des « arts poétiques » ; les critiques aristotéliciens de la seconde moitié du xvie siècle s'irriteront de son succès, de la faveur d'un poème dont l'irrégularité est à leurs yeux plus qu'un défaut ; ils le jugent comme un pernicieux exemple et le sentent comme une provocation. Le poète ne s'est pas laissé lier les mains ni par le Roland amoureux de Boiardo, dont il ne reprend que ce qui lui convient, laissant en suspens bien des narrations amorcées, ni par l'usage de conduire toute aventure jusqu'à un dénouement, tout personnage jusqu'à l'accomplissement d'une destinée. Mais si la contingence est l'âme du Roland furieux, elle n'y exerce pas l'empire d'un système ; l'Arioste n'est l'ancêtre ni du « nouveau roman » ni de l'« œuvre ouverte ». Des histoires comme celle de Roger et de Bradamante, des épisodes comme celui d'Olimpia, des nouvelles incluses comme celle de Joconde suivent une courbe traditionnelle sans déjouer ni surprendre les habitudes du lecteur.
Sautes de récit, interruptions en « suspense » avec de lointaines suites inopinées, digressions de tout ordre, afflux soudain de personnages adventices, rapides changements de thèmes et de ton : le lecteur nonchalant peut se contenter d'en goûter le charme, au rythme, ingénieusement divers, des cadences régulières de l'octave ; mais l'entière appréciation de l'œuvre se situe au-delà, par la perception des correspondances qui s'instituent dans une composition apparemment si capricieuse, et dans la reconnaissance d'un contenu idéologique moins indifférent qu'il n'a parfois été dit.
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