5. Un film-testament
Dernier film de Kurosawa, réalisé à quatre-vingt-trois ans, Madadayo (1993) brosse le portait d'un professeur au cours de ses années de retraite, à la façon d'une chronique emplie tour à tour d'humour, de poésie et de mélancolie. Pour ses anciens élèves devenus ses disciples, ce professeur est un sensei, c'est-à-dire un « maître », « pur comme l'or », dont il convient d'imiter le comportement. Le film est né du désir de rendre hommage à un écrivain admiré par le cinéaste, mais quelque peu oublié au Japon, Hyakken Uchida (1889-1971). Le thème traité, celui de l'influence nécessaire d'un maître, a toujours été cher à Kurosawa. Presque trente ans auparavant, Barberousse (1965) soulignait l'importance de l'apprentissage de la vie au contact d'une forte personnalité, en évoquant le dévouement d'un médecin au grand cœur qui soignait les plus pauvres dans un hôpital du vieux Tōkyō, au début du xixe siècle. Conquis par cet exemple, l'assistant de Barberousse décide, à la fin du film, de renoncer à une carrière médicale aisée et brillante pour prendre le relais du « patron ». Avec Madadayo, l'œuvre de Kurosawa se referme sur un dernier chef-d'œuvre qui est aussi un autoportrait. Le professeur sans nom du récit, désigné par le seul terme de sensei, renvoie certes à Hyakken Uchida, mais exprime également la vision du monde du metteur en scène qui, dans le déroulement de la fiction, fait appel, consciemment ou non, à des souvenirs d'enfance et de jeunesse. La dernière séquence de Madadayo s'insère dans une perspective thématique qui rappelle Bernanos, pour qui l'enfant que nous avons été remonte des profondeurs du temps et, à l'heure de notre mort, vient nous donner la main pour nous aider à franchir la frontière vers l'infini. Alors que ses plus chers disciples veillent, en buvant du saké, devant la porte de la chambre où il se repose après un grave malaise, le vieux professeur prononce : « Madadayo... ». Surgit alors un paysage de son enfance. En profondeur de champ, en haut d'une colline, des enfants crient : « Maada-kai ? » (« Es-tu prêt ? »). L'enfant qu'il fut autrefois répond à deux reprises : « Madadayo » (« Pas encore prêt ») avant de se glisser dans une meule de foin. Le petit garçon sort ensuite de sa cachette et, sans prononcer un mot, lève son regard vers un ciel d'une merveilleuse beauté. Au son de fragments du 9e concerto pour violon de Vivaldi, le vieux sensei s'est échappé dans l'éternité.
[…]… pour nos abonnés, l'article se prolonge sur 5 pages…



