3. Un pur chef-d'œuvre : « Vivre »
La vision du monde de Kurosawa s'inscrit donc dans un moule esthétique qui, à partir de structures théâtrales (influence du théâtre kabuki et surtout du théâtre nō), s'affirme pleinement cinématographique. Vivre, l'un des plus beaux films de l'histoire du cinéma, en fournit une preuve exemplaire. Film long et austère (deux heures et demie de projection sur le thème des réactions d'un homme dévoré par un cancer, face à la mort), mais film riche et dense, sans faille, sans concession, tapisserie où les fils s'enlacent dans une harmonie et une beauté tragique hors pair, preuve incontestable de la souveraine aisance avec laquelle Kurosawa a fait appel aux ressources du récit cinématographique moderne. Comme celle de Citizen Kane, la structure de Vivre évoque la figure d'un puzzle où les éléments esthétiques s'imbriquent étroitement les uns dans les autres pour reconstituer le dessin initial ; elle s'articule autour de deux grands ensembles, que sépare l'annonce, par le commentaire, de la mort du héros, Watanabe, le petit fonctionnaire, au moment où celui-ci a trouvé la solution à son problème : comment remplir les derniers jours de sa vie ?
Dans un premier temps, Kurosawa s'exprime par un commentaire en voix off, assez sec, qui pose le sujet et place le héros, objectivement, sous le regard du spectateur, en une évidente volonté de « distanciation ». Puis, tout au long de la première partie tendue vers la réalité de la mort (voir les plans symboliques des voitures et du tramway qui évitent de peu d'écraser Watanabe), les interférences établies par le montage entre le présent (les réactions du héros) et le passé (l'évocation de ses souvenirs) comme le style de tendresse avec lequel le cinéaste décrit le comportement de sa créature imaginaire tiennent lieu de commentaire et incitent le spectateur à revenir sur sa première opinion. Au cours de la seconde partie, l'échevin, par ses mensonges, les compagnons de Watanabe, par leurs jugements, leur […]
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