4. « Le monde des démons »
Kawabata renouvelle aussi ses tentatives de roman-feuilleton, entreprises jadis avec un roman de mœurs sur la vie des danseuses d'Asakusa. Il s'ensuit, notamment à partir de 1950, une série importante de romans d'une facture apparemment facile, mais où toute la sensibilité de l'auteur s'exprime avec une envergure surprenante. Parmi ces récits, on peut citer, entre autres, La Danseuse (Maihime, 1950-1951), Le Lac (Mizu-umi, 1954-1955), Être une femme (Onna de aru koto, 1956-1957), Kyōto (Koto, 1961-1962), La Beauté et la souffrance (Utsukushisa to kanashimi to, 1961-1965).
Il convient de classer à part, Les Belles Endormies (Nemureru bijo, 1960-1961), expression d'un érotisme d'une gratuité absolue, qui représente l'aboutissement des épreuves que Kawabata s'était imposées à travers sa quête esthétique. Logique avec lui-même, l'écrivain, avec cette œuvre, est allé délibérément jusqu'au fond de son propre enfer mental.
Certains ont cherché des liens directs entre cet enfer et le suicide solitaire de Kawabata, survenu en 1972 dans un petit appartement loué à Zushi, au bord de la mer, non loin de sa maison de Kamakura. Néanmoins, il importe de remarquer que ses propres écrits demeurent plus révélateurs sur la nature profonde de cet enfer mental. « Il est facile d'entrer dans le monde des bouddha, il est difficile d'entrer dans le monde des démons – ce propos d'Ikkyū, moine zen, me touche au plus profond de moi-même. Tout artiste aspirant au vrai, au bien et au beau comme objet final de sa quête, est hanté fatalement par le désir de forcer cet accès difficile du monde des démons, et cette pensée, apparente ou secrète, hésite entre la peur et la prière. »
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