3. Un art souverain
Ensuite vient la période de la genèse et de la prépublication de son roman le plus connu : Pays de neige (Yukiguni, 1935-1948). Ce monument de la sensibilité littéraire, dont l'élaboration s'est poursuivie durant treize ans, étonne par sa dimension relativement modeste (deux cent cinquante pages) et par son unique thème simple et limpide : l'amour, à l'état pur, d'une femme du pays de neige pour un homme qui vient de la ville. Ce pays de neige, qui existe pourtant sur la carte du Japon, est pour l'homme un monde irréel où il vit sous le charme. Entre les deux partenaires naît un amour désespéré, et l'inévitable déphasage engendre la détresse, matérialisée par la magistrale scène d'incendie qui termine l'histoire. Le drame intérieur, décrit exclusivement de façon concrète et tangible, aboutit au point de rupture à l'image des tragédies classiques, avec l'extériorisation des catastrophes.
Ainsi, la lignée des « tragédies du sentiment humain », apothéose de la carrière du grand écrivain, vient de voir le jour. Deux autres grands romans s'intègrent dans cette lignée : Nuée d'oiseaux blancs (Sembazuru, 1949-1952) et Le Grondement de la montagne (Yama no oto, 1949-1954). Le premier utilise comme cadre l'ambiance de l'art du thé, qui existe au Japon dans une tradition plusieurs fois séculaire. La transposition de la réalité en cet univers esthétique n'est donc nullement artificielle et, pourtant, l'auteur y opère une magie de substitution ; l'art qui brille déja dans Pays de neige lui permet ainsi de rendre plus vrai encore que la réalité l'élan insondable du sentiment humain. Partout, la sensibilité de l'écrivain devient le fil conducteur d'une suite de poèmes en prose qui, tout en évoquant des sensations inconsistantes en elle-mêmes, dégagent une vérité psychologique intense.
Le Grondement de la montagne inaugure une autre possibilité des « tragédies du sentiment ». Sans aucun signe voyant, le drame se prépare avec une lenteur terrifiante, celle-là même qui reste inhérente au rythme de la vie quotidienne. Ici, l'auteur ne fait plus appel à son art de transposition des réalités terrestres, mais s'attache exclusivement à ces dernières. Dans une sobriété qui incarne l'ennui redoutable de la vie réelle, l'écrivain trouve son style ultime.
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